Opinions
Une opinion de Joël Van Cauter, philsophe et économiste. 

Notre bienveillance, notre intelligence, notre créativité seraient-elles empêchées ? Peut-être. Et alors ? Aucune digue ne résiste.

L’eau va partout, s’infiltre partout, peut gagner tous les lieux et toutes les profondeurs. Puisque toujours elle descend, glisse, coule. "C’est en allant vers la mer que le fleuve reste fidèle à sa source", disait Jaurès.

Et nous, qui sommes composés à 60 % d’eau, vers où coulons-nous ? Avez-vous parfois cette impression de ne plus voir la pente ? De ne plus savoir, sentir, deviner par où passer ? La question ne relève pas de la psychologie de cuisine, mais de la politique.

Depuis des années, le fascisme que l’on croyait asséché refait surface en Europe. Quand bien même on peut discuter la pertinence de qualifier le Front national français d’extrême droite, certaines avancées sont incontestables : les néo-nazis de l’AfD viennent d’entrer au Bundestag et les néofascistes italiens de CasaPound se sentent pousser des ailes, au point que l’un des leurs ose casser du journaliste face caméra. A chaque fois, la peur des migrants sert de puissant combustible aux flammes brunes. La difficulté d’accueillir et de partager nous bloquerait-elle ?

Depuis des mois, l’Espagne et la Catalogne avancent vers l’impasse. Aujourd’hui elles y sont. De maladresses en imprudences, de surdités en provocations, voilà les joueurs d’échec pat : personne ne peut gagner. Sauf que ce n’est pas un jeu, mais un enjeu européen d’articulation entre des minorités régionales - fières de leur communauté et souvent riches - et des États nationaux - souvent épuisés de dettes et ne parvenant plus à rassembler. Nos institutions nous bloqueraient-elles ?

Depuis quelques jours, nous savons que Louis Michel et Laurette Onkelinx quittent la politique. Qu’on les apprécie ou non, force est de constater leur capacité à accéder au pouvoir et à s’y maintenir. Il est donc intéressant de les entendre faire le même diagnostic : les réseaux sociaux changent la méthode. En donnant un poids décisif à l’instant et à l’émotion, ils ne permettraient plus de faire de la politique "à l’ancienne", avec débat rationnel (sic). Nos outils nous bloqueraient-ils ?

Bref, notre bienveillance, notre intelligence, notre créativité seraient-elles empêchées ? Serions-nous endigués ? Peut-être.

Et alors ? Aucune digue ne résiste. Une légende chinoise raconte que, face aux inondations incessantes des fleuves et des lacs, l’empereur Yao recruta Gun. Pour résoudre le problème, ce dernier se mit à construire des digues. Mais toutes cédèrent, les unes après les autres. Les hommes moururent, et Gun fut destitué. Son fils Yu le remplaça. Plutôt que de chercher à canaliser l’eau pour l’empêcher de nuire, il fit draguer tous les canaux du pays et en construisit de nouveaux. L’eau des crues pouvait ainsi aller sans limite, où elle voulait, et irriguait. Les récoltes de riz décuplèrent. Fort de son succès, Yu devint empereur à la place de l’empereur.

Ici, maintenant, peut-être les digues commencent-elles à se fissurer. L’un des plus beaux exemples n’est-il pas la plateforme citoyenne de soutien aux réfugiés ? Derrière son coup d’éclat récent, l’affichage sauvage en noir en blanc de formules flirtant avec l’excès, il y a une action exemplaire. En organisant le logement chez l’habitant de personnes étrangères sans logis ni ressources, le collectif perpétue la tradition d’accueil vivace dans nos contrées, de l’asile des églises médiévales à l’aide aux familles asiatiques dans les années 1970. Ce faisant, le collectif irrigue notre tissu social et dégonfle les peurs, déborde nos institutions frileuses, et, par exemple avec un compte Facebook suivi par près de 40 000 sympathisants, utilise les nouvelles technologies à bon escient.

Pour autant, cela ne fait pas une politique.

Et cela nous laisse avec une question : la mer, c’est par où ?