Opinions Les événements récents du Mali et d’Algérie m’incitent à revisiter une étape de mon passé d’ambassadeur de Belgique. Celle que je vécus, de 1993 à 1995, à la tête de notre mission diplomatique à Alger. Bref rappel. Le 11 janvier 1992, le premier tour des élections législatives, remporté haut la main par le FIS (Front islamique du Salut), était brutalement annulé par l’armée qui instaurait un Haut Comité d’État (HCE). A sa tête, on rappelait depuis le Maroc un des fondateurs du FLN (Front de Libération nationale), Mohamed Boudiaf. L’expérience Boudiaf fut hélas de très courte durée. En effet, le 29 juin 1992, le président du HCE était assassiné à Annaba, en direct face aux caméras de la télévision, par un officier ayant apparemment agi seul. Dommage pour l’Algérie, ce grand pays qui avait vécu, depuis 1962, sous Ben Bella, Boumedienne et Chadli, trois décennies de socialisme de type soviétique. Fin brutale, aussi, de l’expérience prometteuse d’un pouvoir qui semblait déterminé à combattre la corruption et à empêcher toute dérive religieuse de type iranien. Un an après l’élimination de Mohamed Boudiaf, j’arrivais à Alger. Dès septembre 1993, commençait (avec le meurtre de deux géomètres français qui travaillaient dans la région d’Oran) la longue et lugubre série des assassinats d’étrangers. En décembre, deux jeunes Belges (Bernard Robert et son épouse) étaient tués à Thameur, petite ville de Kabylie non loin de Bouira, sous les yeux de leur fille âgée de six ans et heureusement épargnée. Dès le lendemain, je me rendais sur place. Le spectacle à la morgue de l’hôpital et dans la maison où eut lieu le massacre était très éprouvant. Près de vingt ans plus tard, j’y pense encore avec effroi. Ces événements tragiques et d’autres de même nature démontraient à l’évidence l’insécurité régnant dans le pays. Le danger était omniprésent et particulièrement pour les ambassades. Pourtant, le gouvernement d’Alger, intraitable sur la question de sa souveraineté, refusait de permettre que cette sécurité soit confiée à des gendarmes et autres agents armés venant de l’étranger. Il fallut batailler ferme jusqu’à ce que les autorités finissent par céder sur ce point évidemment essentiel. Il est vrai qu’elles n’avaient plus guère le choix. La litanie des assassinats d’étrangers se récitait, en effet, au quotidien. La décennie du terrorisme venait de commencer. Elle allait durer jusqu’en 2002. Il m’est arrivé assez souvent, lors de réunions au domicile du ministre de l’éducation nationale, l’excellent Ahmed Djebbar, de rencontrer l’ancien ministre des affaires étrangères de Houari Boumedienne, Abdelaziz Bouteflika. Celui-ci me disait alors vivre sa traversée du désert. En 1999, il était élu à la présidence de la République. En vérité, Bouteflika était considéré comme le seul espoir possible de retour à une certaine forme de stabilité dans le pays. Trois ans après son élection, le président parvenait à faire décréter une amnistie bénéficiant aux membres des groupes terroristes qui acceptaient de faire amende honorable. Résultat : plusieurs centaines d’anciens des GIA (Groupes islamistes armés) renonçaient à la lutte armée. Les autres créaient le GSPC (Groupe salafiste pour la Prédication et le Combat) et l’AQMI (al Qaeda pour le Maghreb islamiste), organisation criminelle qui occupe, depuis mars 2012, tout le nord du Mali. Mais, revenons quelques années en arrière. Je me trouvais à l’aéroport d’Alger, le matin du 24 décembre 1994. La veille, j’avais changé mon billet Air France. Un hasard. Certes, mais surtout, quelle chance ! Je venais de renoncer à m’envoler à bord du fameux Airbus pris d’assaut par un commando des GIA. Un acte terroriste qui allait se terminer le lendemain, après un assaut des forces spéciales françaises, à l’aéroport marseillais de Marignane. Le gouvernement français d’Edouard Balladur avait dû forcer la main d’Alger pour que l’avion, aux mains du commando islamiste, puisse quitter le territoire algérien. Je frissonne encore, dix-huit ans plus tard, à l’idée que j’aurais pu rejoindre les trois victimes étrangères abattues et jetées sur la passerelle de cet Airbus. Le 26 décembre 1994, quatre prêtres, dont le père belge Charles Deckers, étaient froidement assassinés à Tizi Ouzou. Cet acte de vengeance venait s’ajouter à ceux qui avaient coûté la vie à plusieurs religieux catholiques (dont un évêque et deux sœurs) à Alger et Oran, notamment. Comment ne pas me souvenir avec émotion de la messe chantée, en présence du Cardinal Duval, en 2004 en la cathédrale Notre-Dame d’Afrique à Alger pour rendre un ultime hommage à ces deux religieuses massacrées, alors qu’elles travaillaient avec humilité dans la casbah d’Alger ? A cette époque, les quelques diplomates encore sur place rencontraient, notamment, les deux difficultés suivantes : 1) obtenir des autorités des informations fiables et incontestables, et 2) tenter de contrer l’excès de confiance des gouvernants d’Alger en leurs capacités de faire face efficacement au terrorisme. A ce sujet, des conversations, avec Redha Malek, qui fut Premier ministre d’août 1993 à avril 1994, me reviennent à l’esprit. Il me disait, en toute bonne foi, que son gouvernement ne ferait qu’une bouchée de la sédition. Il se trompait. Les années ont passé. Heureusement l’Algérie a retrouvé une certaine stabilité. Mais, depuis l’arrivée des islamistes dans le nord du Mali, la donne a changé. Le spectre du retour de la terreur islamiste est revenu, en force, à Alger. Il doit hanter les bureaux du FLN et des autres organismes officiels algériens. La prise d’otages, intervenue ce 16 janvier 2013 sur le site gazier BP de Tiguentourine à In Amenas (sud algérien, proche de la frontière avec la Libye) et l’assaut qui suivit se sont clôturés - si l’on en croit certaines sources non algériennes - par un bilan singulièrement lourd : 38 otages tués, dont 27 non identifiés, 29 djihadistes éliminés et 3 arrêtés, tous non identifiés. La vérité sur cette tragédie tardera à venir. Sera-t-elle connue un jour ? J’en doute. Le commando qui s’est jeté sur In Amenas était composé (sous la direction d’un dénommé Oncle Tahar) d’éléments provenant, entre autres, d’Algérie, d’Egypte, de Mauritanie et de Tunisie. Que devait faire le gouvernement d’Alger face à cette opération terroriste qui s’en prenait à l’un des poumons économiques du pays, sous prétexte d’agression française au Mali ? Il ne pouvait que répondre par la force. Question de tradition, sans doute. Mais aussi question d’honneur blessé et qu’il faut sauver à tout prix. Pas d’ingérence étrangère, d’où qu’elle vienne et quelle qu’elle soit. Tel est le dogme qui prévaut à Alger depuis plus d’un demi-siècle. Enfin, l’affaire devrait inciter les Etats de l’Union européenne à réfléchir. Ne serait-il pas temps pour eux de jouer le jeu de la solidarité, entre eux et aussi avec certains Etats d’Afrique ? Ceux, comme le Mali, qui font face à des agressions de groupes islamistes unanimement qualifiés de terroristes. Avec l’intervention française, on vient d’éviter l’installation durable d’un Etat djihadiste au cœur de l’Afrique. Qu’adviendra-t-il la prochaine fois, si les Européens optent pour l’indifférence et l’absence de solidarité ? Je n’ose l’imaginer.