Opinions

PSYCHIATRE (*)

Il fut un temps où il fallait suffisamment d'argent pour bien se nourrir. À cette époque, être bien portant était signe de richesse et donc source d'envie. Mais depuis les années 1930-40, les critères de richesse s'accrochant davantage à la bonne forme physique et au bronzage, les regards sur l'obésité se sont modifiés.

Aujourd'hui source d'incompréhensions, l'obèse dérange. Hors du canevas de la beauté type, il fait tache dans une société avide d'images idéales. Mais il dérange aussi parce son image reflète la jouissance. Une chose difficilement acceptable pour le quidam. Or, si l'obèse s'est laissé prisonnier d'une jouissance, celle-ci le dépasse, le domine et masque un monde de souffrance: il ne s'agit pas d'un désir, au sens où celui-ci peut-être médié par le langage, mais bien de quelque chose de plus impérieux, qui ne laisse place ni à la frustration, ni à la communication avec l'autre. On est loin du plaisir épicurien de manger, de celui qui goûte ce qu'il mange et en retire satisfaction.

Pour quelles raisons est-on obèse? Il en existe plusieurs, liées soit à la constitution biologique (avec les facteurs génétiques), soit à la construction du psychisme ou encore résultant de facteurs extérieurs comme des habitudes alimentaires perturbées ou la mise à disponibilité d'une nourriture trop riche, trop grasse, trop sucrée. Mais cela n'explique qu'une partie du problème.

Question: pourquoi quelqu'un surinvestit-il la nourriture jusqu'à oublier le plaisir qu'il y a à bouger, à respirer, à se sentir plein d'énergie, voire à séduire?

Nous sommes avec des personnes qui présentent une compulsion à manger jusqu'à développer une obésité pathologique sans parvenir à se contrôler. On est ici dans une «autre» histoire que celle du gourmet. À chaque fois une histoire particulière faite de déplaisir voire d'absence de sensations.

D'un point de vue psychanalytique, ces histoires, souvent, commencent très tôt. Là où la satisfaction immédiate de besoins oraux ne laisse pas de place aux manques, à l'attente, aux frustrations. Il est normal qu'un bébé pleure quand il a faim. On lui donne alors à manger. Mais dans certaines familles s'insère un «élément perturbant». Peut-être une mère trop anxieuse qui tolère mal de laisser son bébé pleurer quelques instants et qui va le nourrir très vite. Ou une mère qui va interpréter tous les cris de son enfant comme une demande de nourriture. Ou le signe que son enfant n'est pas bien et qu'elle n'est pas assez bonne mère. Elle aura alors tendance à apporter très vite - trop vite! - une satisfaction orale nutritive à cet enfant sans laisser de place à l'expression d'autres choses. Sachez que c'est parce qu'on ne donne pas immédiatement le sein à un nouveau né qu'il commence à s'aménager un espace psychique où il peut rêver un sein, imaginer un sein. Lorsque ces petits manques ne sont pas respectés, lorsque la diversité des besoins du jeune enfant n'est pas entendue, cela peut donner plus tard des personnes éprouvant des difficultés à faire face aux frustrations, cherchant à avoir une réponse immédiate à leurs besoins et se dépêtrant plutôt mal que bien avec leurs émotions.

Et là, «manger» est une tentative de réponse. Parce que «manger» donne des satisfactions directes; «manger», ça calme; «manger» amène aussi une accumulation de graisse. Et voilà qu'on change également le rapport avec le corps. Une protection qui se mue en barrage. Souvent les gens affichant un excédent de poids ressentent moins leurs émotions et ont moins conscience de problèmes psychiques. Ignorant leur corps, méconnaissant leurs émotions, en quête de satisfactions immédiates, ils se retrouvent prisonniers d'une compulsion à manger qui les dépasse. Et face à cette nourriture préparée sous toutes ces formes, rapidement avalable et digestive d'aujourd'hui, le besoin irrépréhensible de manger s'assouvit. On est loin du plaisir...

Il y a dans cette histoire un effacement du corps en tant que support des émotions, du corps dans ce qui le lie au langage. Le corps s'impose dans sa brutalité animale, parce qu'il est devenu virtuel, étranger au monde de la pensée. On rejoint là ce qui se passe maintenant avec les mondes virtuels des jeux et d'internet: la tentative d'échapper au poids de la condition humaine fait du corps un corps étranger, une chose qui devient informe parce qu'elle n'est plus vécue comme suffisamment liée à notre humanité.

(*) Equipe prise en charge de l'obésité au Centre hospitalier Etterbeek Ixelles.

© La Libre Belgique 2001