Opinions

Une chronique de Xavier Zeegers.


Faut-il libérer Marc Dutroux ? Pour presque tous, la question est superflue, et relève même de la provocation. Libre, lui ? Allons donc ! Il est bouclé depuis 21 ans déjà ? Tant mieux, et oublions la clé. Les faits furent si graves, l’émotion si ample, et le traumatisme tel que la moindre empathie est exclue pour celui qui n’en eut aucune envers ses victimes.

Tel est le sentiment général, à n’en point douter. Pourtant, le débat sur sa fin de peine se posera, car il est déjà légalement libérable. Et que d’autres condamnés, qui commirent des actes aussi affreux, furent relâchés. "Simplement", leurs crimes furent moins médiatisés et le processus d’identification avec les victimes assez marginal, restant dans le registre du fait divers sans provoquer une quasi-crise de régime.

La sociologie est une chose subtile, où les comportements collectifs, les modes, ou l’air du temps comptent : Louis XV était un pédophile sans que son prestige royal soit affecté. Mais en droit pénal, il n’y a pas de classement particulier pour cause d’affects sociaux établissant une hiérarchie particulière du crime et des sanctions y afférant, la césure portant sur la responsabilité ou non du justifiable : responsable ou pas. Condamné ou interné. En psychiatrie, le psychopathe n’est pas un fou. Plutôt le "héros" d’un film infect : "Cest arrivé près de chez vous".

Il nous faut d’emblée écarter un rêve impossible, celui d’une justice qui aurait la capacité de sanctionner en proportion exacte de la gravité des forfaits commis. Cela se tente aux Etats-Unis où un kidnappeur peut être condamné à une peine de mille ans. Autant dire la mort. Car une détention totalement incompressible faute de réévaluation de la peine se transformera en lente asphyxie, variante douce du garrot cher à Franco.

Mais il se trouve que l’Europe, elle, a non seulement révoqué le châtiment suprême (et c’est tout à son honneur dès lors qu’une justice qui tue se gangrène elle-même en s’abaissant à la loi du talion) mais cette même Europe, via la Convention européenne des droits de l’homme (CEDH), considère désormais qu’une perpétuité concrète viole son article 3 interdisant la torture et les traitements cruels inhumains et dégradants. Ainsi a-t-elle condamné la législation britannique en juillet 2013 car dix ans plus tôt une intervention politique avait supprimé l’examen d’évaluation pouvant aboutir à la libération conditionnelle (LC) après 25 ans. Prudents, les juges précisèrent qu’ils ne prônaient pas pour autant la libération immédiate… La Belgique a gardé des dispositions légales de sortie et tout condamné, fut-il haï, y a droit. Que cela plaise ou pas. (En passant, je m’étonne qu’un Bachar al-Assad impuni après 400 000 morts ne trouble personne…)

J’entends déjà les réactions : Julie, Mélissa, Ann, Eefje, totalement innocentes, n’ont-elles pas subi un traitement barbare, cruel, inhumain et dégradant ? La peine des parents et proches n’est-elle pas perpétuelle aussi ? Assurément. Mais la question de fond se pose une fois de plus : faut-il pour une société qui doit plus que jamais lutter farouchement mais dignement contre la barbarie utiliser les mêmes armes que ses agresseurs en s’inspirant de leur comportement ? Des avocats évoquent déjà avec dédain "l’obsession de vengeance" d’une opinion décidément si méchante. Ces diatribes sont méprisantes.

La population craint d’abord, et à juste titre, une insupportable récidive. Mais elle devra se rappeler que la LC n’est pas un lâcher-tout mais une intelligente modalité d’application de la peine, qui court encore et exige un rapide retour à la case prison en cas de non-respect des conditions. Cela se passa en France avec Patrick Henry, dont l’avocat, Robert Badinter, transforma sa défense lors de son procès en 1977 en procès contre la guillotine. Henry a reçu ses chances… qu’il ne prit pas. Il vient de sortir mais pour mourir de son cancer terminal. Que de temps et d’argent perdu, n’est-ce pas ? Mais je préfère le mot de Hugo qui parlait "d’impôt de civilisation" à ceux qui disent que si les prisons ont quatre murs, c’est trois de trop.


xavier.zeegers@skynet.be