Opinions

Parfois, votre adversaire - celui qui méprise les valeurs que vous défendez - utilise un langage clair. Il emploie le vocabulaire du fascisme, du racisme, du fanatisme religieux. Généralement, l’individu est dangereux, mais au moins ne contamine-t-il pas votre propre pensée. Vous voyez immédiatement qui il est et ce qu’il veut.

Mais souvent également, l’adversaire juge plus opportun d’utiliser votre propre langage afin d’introduire la confusion et d’apparaître comme un "ami". C’est ce que l’on peut appeler la stratégie du loup dans la bergerie : le prédateur se déguise en mouton, on le laisse entrer sans crainte, et une fois à l’intérieur il se livre au saccage que chacun peut imaginer.

Les manifestants contre le "mariage pour tous" ont bien sûr leur frange extrémiste, composée de gens qui parlent clair : les nervis de l’extrême droite et le groupe "Civitas", fer de lance de l’intégrisme catholique. Mais ils parlent aussi le langage de la démocratie, et même de la gauche : ils invoquent la "rue" contre une loi au pedigree démocratique impeccable ; ils parlent de "printemps" en référence aux révolutions égyptienne et tunisienne, ils invoquent un nouveau Mai 68. Ils se muent aussi en anthropologues, parlent de la famille nucléaire comme du socle naturel de notre civilisation, désormais en danger. Ils défendent, disent-ils, les droits de l’enfant, menacés par les couples d’homosexuels. Bref, leur intolérance et leur homophobie se dissimulent derrière un langage d’apparence progressiste.

Hélas, nous ne prenons pas assez au sérieux les difficultés et les pièges du débat politique. Nous nous permettons de traiter de questions qui nous concernent tous avec une désinvolture qui entraînerait immédiatement notre licenciement si nous agissions de la même manière dans notre vie professionnelle. Chacune des affirmations politiquement correctes émises par les manifestants anti-mariage pour tous est réfutable. Et notamment cette image d’Epinal : la famille nucléaire comme lieu d’épanouissement de la personnalité. N’importe quel psychologue ou psychiatre connaît la misère affective que cache souvent l’honorable façade bourgeoise. Et tous les anthropologues savent que, dans l’histoire, les enfants sont loin d’avoir toujours été élevés par leurs parents biologiques.

Ce n’était qu’un exemple facile d’hypocrisie et de manipulation. En voici un autre, en sens inverse. Les Américains nous font la leçon. Ils ont rédigé un rapport amplement commenté du Département d’Etat, consacré au sort peu enviable des minorités religieuses dans le monde. C’est une préoccupation légitime, et qui possède même un caractère d’urgence auquel tout le monde sera sensible.

Mais pourquoi donc croient-ils que la liberté religieuse serait menacée dans certains pays européens parce que ces derniers ont fait parfois le choix d’interdire les signes religieux dans des circonstances limitées (à l’école, dans les services publics) ou dans tout l’espace public (quand le visage et tout le corps sont entièrement dissimulés) ? Ici, on transforme un choix démocratique, une perspective d’intégration basée sur la méfiance à l’égard des tentatives de reconquête de la sphère publique par des mouvements religieux conservateurs et parfois obscurantistes, en une politique discriminatoire.

Comme si le fait de vouloir faire bénéficier toute la population sans exclusive des acquis des Lumières était signe d’intolérance. Comme si la religion "politique" n’avait pas toujours menacé la "loi des hommes" (la démocratie) au nom de la "loi de Dieu". Comme si la liberté religieuse n’était pas remarquablement garantie (et elle l’est) dans les pays européens !

Les catholiques français qui refusent le mariage pour tous (lequel, rappelons-le, n’enlève de droits à personne) cachent leurs préjugés sous des apparences démocratiques et libérales. Les Américains, obsédés par la religion, transforment une politique démocratique d’intégration en une attitude discriminatoire. Il est temps, si nous voulons penser correctement, de remettre le monde à l’endroit.

Une chronique de Guy Haarscher.