Opinions Professeur ARMAND LEQUEUX

Institut d'Etudes de la Famille et de la Sexualité (UCL)

Si vous avez la curiosité de rechercher dans un tableau d'évolution de grossesse la date du premier jour des dernières menstruations d'une femme qui accoucherait à terme le 25 décembre, vous aurez la surprise de tomber sur le 19 mars, jour de la fête de St Joseph! Hasard? Clin d'oeil malicieux du calendrier? Ou volonté délibérée (de qui?) d'attirer notre attention sur la signification du phénomène menstruel?

Le lien entre l'arrêt des règles et la grossesse a dû apparaître très tôt dans la conscience de l'homo sapiens. Cette association serait responsable de l'attitude de ce dernier face au sang menstruel: un mélange d'horreur et de fascination que les ethnologues retrouvent dans toutes les cultures. Cet écoulement participe parfois à la confection d'élixirs de jouvence ou autres potions magiques, mais en général il est connoté négativement. La simple présence d'une femme réglée peut, selon les traditions régionales qui se retrouvent avec leurs nuances respectives sur la terre entière, abîmer les cultures, avorter le bétail, gâter la viande, pourrir les fruits, tourner le lait et empêcher les mayonnaises...

Pourquoi cette horreur du sang menstruel alors que celui des héros est glorifié? On peut, avec de nombreux anthropologues, penser que très tôt dans l'histoire de l'humanité nos ancêtres ont pris conscience de l'immense pouvoir lié à cet écoulement. Non seulement une femme peut perdre son sang et rester en bonne santé, ce qui n'est généralement pas le cas de l'homme, mais surtout elle peut transformer ce sang en enfant, garçon ou fille, puis en lait! Nous sommes en effet si bien programmés pour donner sens à ce que nous vivons et voyons que la corrélation chronologique entre l'arrêt des règles et la grossesse puis l'allaitement a pu devenir un lien `naturel´ de cause à effet.

Alors ce pouvoir de vie exorbitant a dû être muselé, brimé par nos mâles ancêtres qui l'ont renversé en pouvoir de mort. Le sang des femmes est devenu mortifère et son écoulement salutaire pour leur santé mentale et physique. L'histoire de la médecine est toute imprégnée de cette notion du `mauvais sang´ qui doit sortir. Encore de nos jours on peut entendre des femmes se plaindre de n'avoir pas de bonnes règles bien rouges et abondantes qui puissent les purifier. Les femmes seraient donc naturellement impures et les hommes sont là depuis toujours pour le leur rappeler. La plupart des religions et des idéologies totalitaires ont participé à ce mouvement et vous savez qu'elles sont terriblement dangereuses quand la pureté leur monte à la tête. L'inquisition, les guerres saintes, les purifications ethniques, etc. sont des avatars du mythe de la pureté qui épouse le repli identitaire pour refuser la différence. Or la première différence qui s'impose aux humains, c'est celle des sexes. Soit elle est reconnue dans l'égalité et le respect mutuel, l'altérité et l'acceptation des limites -l'autre différent m'apprend que je ne suis pas `tout´-: elle sera source de vie. Soit elle se vit dans la prise de pouvoir et elle aliènera les dominants comme les victimes. Soit encore elle conduit à une troisième voie qui interpelle actuellement les fondements de notre société jusqu'aux lois avec lesquelles elle organise la filiation, c'est la préférence de l'identique, le choix stérile du `même´ dans l'homosexualité.

Dans plusieurs régions de l'Afrique de l'ouest existent ce qu'on appelle les `maisons des menstrues´. Quand une femme du village est réglée, elle s'y rend et laisse ses soucis domestiques aux autres femmes qui la nourrissent avec bienveillance. Quel merveilleux exemple de promotion de la féminité que nos compagnes pourraient revendiquer auprès de leurs époux et employeurs! Mais les ethnologues qui ont observé de plus près ce phénomène social ont découvert une autre motivation que le repos des femmes. Dans une société où elles ont la charge de 80 pc des travaux, il eût été surprenant que leurs maris leur octroient ainsi 5 à 6 jours de congé par mois! En réalité ce mécanisme permet aux hommes de surveiller leurs épouses, un peu comme un éleveur contrôle son cheptel... En effet quand une femme se rend trop souvent à la maison des menstrues, c'est le signe que sa valeur reproductive est mauvaise et elle risque de se voir menacée de répudiation ou de perte de son statut de première épouse. Si par contre elle ne se rend pas dans ce lieu alors que son époux ne l'a pas `visitée´ depuis plus d'un mois, elle sera soupçonnée d'infidélité. Remarquable système de contrôle que les femmes ont intégré comme `une affaire de femmes´ à laquelle elles s'initient mutuellement depuis des générations au bénéfice des hommes. Ce processus pervers d'aliénation `spontanée´ de la féminité se retrouve dans de très nombreuses familles à travers le monde quand les femmes privilégient leurs fils, négligent leurs filles et humilient leurs belles-filles. Partout dans le monde les femmes transforment leurs fils en machos pour se venger de n'avoir été reconnues ni par leurs pères ni par leurs maris...

Ces considérations `exotiques´ pourraient dégager des relents racistes si notre culture occidentale pouvait se targuer de s'être dégagée de cette violence faite aux femmes. Or notre Occident est loin du compte. Il y a nos violences `soft´: le marché du travail qui réserve si souvent aux femmes les tâches ingrates et mal rémunérées, la publicité qui en fait si largement un objet de consommation au carré (elles sont présentées comme consommables et incitées à consommer), les concours de miss beauté qui font si fort penser aux comices agricoles. Il y a nos violences `hard´: le marché du sexe et la prostitution, les multiples formes d'agressions domestiques (toutes les 15 secondes une femme est battue par son partenaire aux USA - source Unifem 2000). Et puis il y les viols! Le sujet est si lourd que nous lui réserverons une analyse spécifique car, à notre avis, il est partiellement et paradoxalement lié à l'exaltation de la virginité, encore un de ces pièges tendus aux femmes...

La virginité nous permet de revenir à Joseph! Cet homme aurait pu dénoncer Marie à sa famille qui aurait pu la mettre à mort selon le code d'honneur qui est encore en vigueur au Moyen-Orient quand une jeune-fille déshonore sa famille. `Le Nouvel Observateur´ (8-14/11/01) rapporte un drame familial survenu en Jordanie, non loin donc de Nazareth. Un homme a tué sa propre soeur après qu'elle ait été abusée par son beau-frère. Il se justifie ainsi devant le juge `Chez nous l'honneur de la famille repose entre les cuisses des femmes. Il vaut mieux qu'une seule personne meure que de voir une famille mourir de honte´. Alors Joseph merci! Tu avais une autre notion de l'honneur et grâce à toi cette année encore nous fêterons Noël. Et merci aussi Marie! Ton fils n'avait pas l'air d'un macho, tu dois y être pour quelque chose.

© La Libre Belgique 2002