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Le Monténégro a voté et proclamé son indépendance. Une question s'impose: à qui le tour? Combien d'autres poupées creuses vont-elles sortir de la Matrionoushka balkanique?

Ambassadeur de la République de Macédoine à l'Otan

Le référendum par lequel le Monténégro s'est séparé de la Serbie a réussi. Le Monténégro a obtenu son indépendance et de ce fait l'union fantôme de Serbie-Monténégro a définitivement disparu du jargon et de l'échiquier politique. Il reste maintenant à orchestrer le divorce des deux Etats sur le plan technique, processus qui nous rappelle bien de mauvais souvenirs du temps de la Yougoslavie fédérale. Cette fois-ci, Belgrade impuissante relègue au passé les méthodes de Milosevic, et choisit la «séparation de velours» avec Podgorica, à l'image de l'expérience slovaco-tchèque des années 90.

Dès le lendemain de l'indépendance monténégrine, une question s'impose: qui sera le suivant à proclamer son indépendance? Combien d'autres poupées creuses vont-elles sortir de la Matrionoushka balkanique? La balkanisation a-t-elle des limites? S'agira-t-il du Kosovo, de la Republika Srpska, de la Voïvodine, du Sandzak, ou de la Macédoine occidentale?

De tous les gouvernements de la péninsule, la position du Premier ministre de Serbie est sans doute la plus complexe. Mme Carla del Ponte lui reproche de ne pas collaborer avec le Tribunal pénal international de La Haye. L'Union européenne bloque le processus de coopération avec Belgrade, tandis que l'Otan et les Etats-Unis s'appliquent à geler les ambitions de Belgrade quant au Partenariat pour la Paix, bien que des Etats aux démocraties assez douteuses y figurent déjà comme membres. La politique de Kostunica est considérée comme étant le premier coupable du départ du Monténégro et la pilule de l'éventuelle indépendance du Kosovo reste encore à avaler. L'Etat serbe est aussi confronté aux rêves séparatistes des Albanais de Presevo et Bujanovac, des Hongrois de Voïvodine et des musulmans du Sandzak. Sans oublier les radicaux de Seselj, le parti G 17 divisé, les tensions sociales... «Il faudrait être un magicien pour se maintenir au pouvoir à Belgrade», dira le Premier ministre de Macédoine, Vlado Buckovski.

Le deuxième dossier qui pèse sur Belgrade, le «processus Kosovo», semble pouvoir représenter un relatif succès de la diplomatie serbe: en effet, la communauté internationale commence à mentionner avec retenue l'indépendance rapide et complète du Kosovo. Le médiateur onusien, le Finlandais Ahtisari, a proposé dernièrement que le Kosovo n'obtienne pas de siège aux Nations unies, que le corpus kosovare n'évolue pas en armée et qu'au lieu de cinq, comme le proposaient les Kosovars, soient formées 14 communes décentralisées avec les minorités serbes.

Le troisième dossier chaud, c'est la Republika Srpska (RS), partie constituante de la Bosnie-Herzegovine, dont les Serbes se sentent plus serbes que ceux de Serbie. Radovan Karadzic, l'un des plus grands criminels de guerre, après le général Mladic, est un Serbe de Bosnie. L'objectif des Serbes de RS consiste à obtenir l'indépendance par voie de référendum, puis de se rattacher à la Serbie. L'effet de domino de l'indépendance du Monténégro et surtout de celle du Kosovo aurait un impact considérable sur le comportement de la RS, ce qu'affirmait ouvertement l'ex-Premier ministre Dodik, à l'initiative du référendum. Les Serbes de RS ont d'ailleurs toujours proclamé haut et fort avoir la même identité que leurs frères de l'autre rive de la Drina. «Nous sommes beaucoup plus proches et unis avec les Serbes de Bosnie que ne le sont les Albanais du Kosovo avec ceux d'Albanie. C'est pourquoi notre union avec la Serbie est justifiable», affirme l'écrivain G. Nogo.

Dans les analyses sur la fragmentation des Balkans, la Macédoine était considérée comme le maillon faible du fait des relations interethniques extrêmement fragiles. La crise de 2001 en est la meilleure illustration. Après la signature de l'accord d'Ohrid (2001) entièrement appliqué à l'heure actuelle, à la veille des élections parlementaires du 5 juillet 2006, il s'est avéré que la décentralisation des communes, la représentation adéquate des Albanais dans les institutions, la liberté d'expression de toutes les identités ethniques, en tant que fondements de la nouvelle société multi-ethnique, constituent la meilleure garantie de la stabilité de la Macédoine. On a redouté que les événements de mars 2004 au Kosovo ne se propagent à la Macédoine voisine, mais l'effet de vases communicants ne s'est pas produit.

Entre les deux modèles mis en oeuvre pour apaiser les relations interethniques, celui de Dayton à la base duquel (ne) fonctionne (pas) la Bosnie actuelle et celui d'Ohrid, c'est ce dernier qui l'emporterait, pour trois raisons: il ne partage pas mais décentralise, il n'a pas été assigné de force mais accepté par consensus par tous les partis politiques et enfin, il avait une approche suffisamment réaliste du contexte balkanique.

Pour la première fois de leur histoire, les Etats balkaniques partagent les valeurs communes européennes, néanmoins sous le monitoring vigilant des eurocrates qui contrôlent leur processus de rapprochement à l'UE. Ainsi, les défis de la fragmentation des Balkans apparaissent beaucoup plus faciles à gérer. Après le processus du Kosovo, la création de nouveaux Etats dans les Balkans sera-t-elle un dossier bouclé?

© La Libre Belgique 2006