Opinions

CHANTAL DELVAULX, Sexothérapeute.

Auteur de «Tout ce que vous avez osé demander sur la sexualité», éd. Labor, 1995 (1)

Entre kidultes et adulescents

L'observation de l'évolution des liens familiaux et des relations interpersonnelles permet de cerner les symptômes et les causes profondes du malaise de la famille.

Premier constat, l'intronisation de l'enfant-roi. Dès sa conception, le bébé est l'objet de tous les fantasmes et de tous les désirs de ses parents, mais aussi le support de leurs névroses et de leurs angoisses. Si les parents sont prêts à se sacrifier pour leur enfant, ils lui demandent aussi de les conforter dans leur identité et de les valoriser dans leur statut. Ce qui est bien lourd pour de jeunes épaules. Par ailleurs cet enfant qui vit dans une ambiance sociale et culturelle où il est à la fois idéalisé et objet du désir, pourquoi aurait-il envie d'abandonner cette position angélique pour devenir pubère et s'assumer sexué? Quand un enfant vit dans un rapport fusionnel et fusionnant avec un de ses parents, où pourra-t-il trouver l'énergie d'aller voir et désirer ailleurs? Ceci explique le développement croissant des adolescents dans un état limite, comme s'ils voulaient prolonger l'âge de latence où la sexualité est au repos (entre 8 et 12 ans).

Deuxième constat. Le lien parental est privilégié au détriment de la vie du couple et l'idéalisation de la parentalité va de pair avec la fragilisation des familles et la sacralisation outrancière des enfants. Amenés à se séduire l'un l'autre, parents et enfants baignent dans un climat malsain. Les petits sont ainsi adultifiés, asexués, tout en étant érotisés. Mais cet adulte qui «aime» l'enfant et qui éveille chez lui la séduction est un adulte qui ne veut pas que cet enfant grandisse et devienne adulte à son tour. Quant à l'enfant, il est pris au piège et fera tout pour répondre au désir de l'adulte.Troisième constat. Les générations sont gommées, les repères familiaux flous, les grandes personnes s'efforcent de rester des adolescents quand elles ne rêvent pas de redevenir des enfants. L'attirance physique de certains adultes pour les enfants est l'expression de leur immaturité affective et sexuelle, souvent liée à un blocage dans leur développement. Ce climat incestueux dans lequel ils font vivre les enfants est à tendance «pédophile». Les adultes refusant de se confronter à la réalité de leur âge et persistent à se comporter comme de grands enfants vivent le syndrome «Peter Pan». Comme Michael Jackson qui dans son «Never Land» offre à des adolescents pré-pubères de partager sa couche en les séduisant par sa notoriété et son argent.

Que sont les adultes devenus?

Quatrième constat. Le père est écorché dans son image et sa fonction paternelle, tandis que la mère est déifiée et toute-puissante. Le père, qui a déjà perdu le statut juridique et l'autorité de chef de famille, risque d'être dépouillé de la fonction symbolique si le droit de donner son nom à l'enfant lui est retiré. La paternité se réduirait alors à sa dimension biologique et financière. Pourtant, le père joue un rôle indispensable de tiers à l'intérieur du noyau familial, c'est lui qui instaure la loi universelle de l'interdit de l'inceste et du meurtre, lui qui est le garant de la séparation structurante entre la mère et ses enfants. Si la disparition progressive du «pater familias» a rétabli l'équilibre au bénéfice de la mère, ce serait une erreur d'instaurer une «mater familias». Car la mère, contrainte de remplir plusieurs rôles et fonctions à la fois, n'y gagne pas au change. En cas de séparation, celle-ci reconstruit souvent une forme de couple avec son enfant, allant jusqu'à le mettre dans son lit pour tromper sa solitude. Si elle en fait une habitude, elle va créer un climat d'attachement excessif et une certaine immaturité affective.Cinquième constat. Le moi-sujet est devenu le centre du monde, avec une tendance à la satisfaction immédiate des besoins et une permissivité imposant la jouissance et le sexe comme règle de vie. L'approche consumériste et mercantile de l'autre comme objet sexuel ainsi que la banalisation et la virtualisation des comportements favorisées par Internet opèrent aussi un glissement dangereux.

Enfant-roi, parents déstabilisés, fragilisation de l'institution du mariage, multiplication des modèles familiaux (famille monoparentale, recomposée, homoparentale), promotion de l'infantilisme, société à climat incestueux et pédophile, tout cela forme un contexte qui entraîne une confusion des sentiments, des sexes, des rôles et des générations.

«Je-tu-il», le tiercé gagnant

L'adolescent doit pourtant renoncer à sa position d'enfant tout-puissant pour parvenir à se construire un destin personnel, s'autonomiser, s'assumer différencié, s'accepter comme homme ou femme désirant. Devenir adulte, c'est se séparer de ses parents pour aller voir ailleurs, faire des choix amoureux et professionnels. Il est temps que Tanguy grandisse! Pour cela il a besoin d'une parole structurante, de règles clairement établies et de balises qui ont un sens pour lui. C'est la nécessaire alliance du «Je», sujet humain que j'identifie comme moi, du «Tu», deuxième présence ou autre maternel, et du «Il», instance supérieure, encore appelée le Nom-du-père qui interdit la confusion en instaurant la loi. En dehors de cette tiercité, du trine ou du trinitaire (peu importe le concept utilisé!), point de salut!

Article inspiré du livre «L'infamille ou la perversion du lien. Je Tu Il» de Ph. van Meerbeeck, éd de Boeck, Oxalis

© La Libre Belgique 2004