Opinions Quand j'entends le prélude de Bach chanté par Maurane, ma raison s’envole. Ses paroles semblent venues tout droit, désormais, d’un autre monde.

Par Daniel Salvatore Schiffer, philosophe, auteur, notamment, du "Traité de la mort sublime – L’art de mourir de Socrate à David Bowie" (Alma Editeur).


Il était un peu moins de deux heures, en cette fatidique nuit du 7 au 8 mai 2018, et, monté seul dans ma chambre, je dormais paisiblement, après avoir lu quelques fécondes pages d’une biographie consacrée à cet immense humaniste que fut Léonard de Vinci, lorsque ma douce femme, qui consultait une dernière fois les informations sur son ordinateur avant d’aller se coucher elle aussi, me réveilla brusquement en s’écriant, du bas des escaliers, que Maurane, l’une des plus belles voix de la chanson française, venait de s’éteindre, à l’âge de 57 ans seulement, chez elle, à Bruxelles. Moi, qui sortais ainsi soudain, en sursaut, un peu abasourdi, des limbes de mon sommeil, je n’osais, face à ce décès inopiné, y croire, aussi surpris que dépourvu : "Maurane, morte ? Ce n’est pas possible, elle chantait encore hier à la fête de l’Iris, dans le centre de la capitale belge, où j’étais moi-même à ce moment-là justement, et y semblait même en pleine forme !", lui répondis-je alors, incrédule, sinon sceptique, comme pour conjurer cette triste nouvelle.

Mais il fallut bien vite, hélas, se rendre à l’évidence : Maurane -que l’on n’entendait certes plus beaucoup ces derniers temps à cause d’un problème à ses cordes vocales, mais qui préparait tout de même son glorieux retour avec l’enregistrement d’un disque en hommage au grand Jacques Brel, un de ses plus illustres compatriotes- était bel et bien décédée, retrouvée inanimée, à l’apparente stupeur de tous, dans son lit !

J’avoue : incapable ensuite de me rendormir véritablement, l’esprit troublé, presque inquiet, et le cœur serré, avec un indéfinissable chagrin tapi au fond de ma gorge nouée, je n’ai alors cessé d’entendre, au creux de mon âme froissée, quelque peu agitée, ces notes aussi subtiles que délicates, mais alors cruellement distillées dans la silencieuse solitude de cette nuit noire, de cette magnifique chanson, l’une des plus émouvantes du répertoire français, qu’est "Sur un Prélude de Bach". 


Le coeur a ses raisons...

Et là, je le confesse encore humblement, mais aujourd’hui plus sincère que jamais, "quand j’entends ce prélude de Bach par Maurane, et non plus seulement par Glenn Gould, ma raison s’envole", comme le scandent en effet, lourdes de sens tragique en ces heures endeuillées, ces paroles semblant venues tout droit, désormais, d’un autre monde : celui des grands disparus et qui pourtant, peuplant notre mémoire la plus vivante, ne cessent d’habiter, telles de muettes mais présentes consciences, le tréfonds de notre être le plus intime, là où le secret confine au sacré.

Transcendance du sublime

Oui, c’est cela le paradoxal, vertigineux mais divin miracle de l’art, auquel appartient certes de plein droit, en majesté et profondeur tout à la fois, la belle, tendre et généreuse personne que fut, y compris dans son engagement social et humain, la grande Maurane : il rend éternel les mortels que nous sommes. Transcendance du sublime.

A toi donc, chère Maurane, pour l’éternité !