Opinions
Une opinion d'un petit-fils de "migrants" juifs qui a souhaité conserver l'anonymat. 


Mes grands-parents fuyaient, traqués comme des bêtes. Avec ma maman qui n’avait que quelques mois.


Ces quelques lignes sortent de mes tripes. Mawda, Esther, Hanna, Arielle, Elza ou Rebecca : destins communs ? Encore et encore, 78 ans plus tard, est-ce possible ?

Cette petite fille, Mawda, c’est ma maman. Depuis quelques jours, ma vie est chamboulée comme après un accident… J’ai mal au ventre, les oreilles bouchées, un sac de ciment sur la nuque. Quand je dors, j’entends des cris, des pleurs, je sens des larmes sur mon visage et ce sang poisseux sur les mains. Cette odeur de sang, dans mes rêves, me donne envie de vomir.

Mes grands-parents maternels ont fui l’Allemagne et/ou l´Europe de l’Est en 1940. Je ne saurai jamais d’où ils venaient. C’étaient des juifs ashkénazes intellectuels, "des migrants" comme on dit maintenant pudiquement et de façon politiquement correcte pour qualifier des réfugiés de guerre.

Ils se sont arrêtés une nuit ou plusieurs nuits pour dormir à vingt kilomètres de Liège, dans un village de carrières. Ils étaient passés par la route de Malmedy alors annexé par l’Allemagne, glissant vers Liège en suivant la vallée de l’Ourthe, cherchant un train vers Bruxelles puis la Côte et les bateaux de pêcheurs français à Calais.

Fuir la guerre et rallier l’Angleterre

Ils tentaient d’aller en Angleterre : "de passer en Angleterre". Ils essayaient de fuir une guerre et des tensions religieuses (les persécutions nazies certainement), fuir le chaos des combats. Ils n’avaient pas (ou plus) de papiers, avaient peu d’argent, juste quelques vêtements, une adresse en poche et leurs enfants sous le bras.

Entassés dans la camionnette Rosalie Citroën des passeurs qui les avaient déposés au bord de la route, courant à travers bois, poursuivis par les autorités de contrôle, ils avaient fui dans la nuit.

Ils ont frappé à la porte d’une grande maison et ont déposé furtivement un bébé en disant qu’ils passeraient le reprendre quand ils seraient en sécurité. Ils ont laissé ma maman qui n’avait que quelques mois.

Ils ont fui dans les campagnes, traqués comme des bêtes, peut-être par la police et/ou l’occupant (certainement les deux : à l’époque, c’était la norme). Sans doute ont-ils été rattrapés (et n’ont-ils jamais parlé) car personne n’est revenu chercher l’enfant.

Comme traces du passé, il ne restait que des vêtements de bébé et une étoile de David. Pas de nom, pas de prénom mais la vie.

Sans doute sont-ils passés par les centres de détention d’étrangers à Bruxelles (des centres fermés), puis ont-ils été renvoyés en Allemagne, en Pologne ou ailleurs dans des camps de concentration. Ils sont morts, c’est certain car, après dix ans, la petite juive a été baptisée par les deux vieux Belges, trop heureux d’avoir un enfant qu’ils n’espéraient plus et gardant le secret jusqu’à la mort. Même jusqu’à la mort de l’enfant d’ailleurs, qui n’a jamais su la vérité.

Elle a eu de la "chance"…

Alors quand on tue cette petite fille en 2018, c’est ma famille que l’on retue. Comme mes grands-parents, ils voulaient juste passer, ils ne voulaient pas de mal au peuple belge, ils n’avaient pas d’arme, c’était une famille. Fallait-il aussi les tuer ?

Ma maman n’a pas été tuée, elle a eu de la chance, elle. On lui a juste tué ses parents, pris son identité, ses racines, sa famille, son histoire…

Puissent ces mots aider certaines personnes à fermer les yeux, à tirer en l’air, à prendre congé pour ne pas faire des visites domiciliaires, à ne pas accepter de couper les arbres le long des autoroutes (pour éviter que les "migrants" se cachent), à ne pas envoyer certains papiers de convocation (ou pourquoi pas en retard). A faire preuve de résistance, ne fût-ce que mollement mais pour l’honneur, pour pouvoir regarder ses enfants dans les yeux.