Opinions

Une opinion de Guillaume de Stexhe, professeur émérite à l’UCLouvain – Saint Louis Bruxelles.

Les migrations : du Mexique à l’Australie et à la Méditerranée, un des plus grands défis, et une des pires tragédies, du temps que nous avons à vivre. Leur réalité est compliquée, et les façons de l’assumer le sont plus encore – à la différence des alternatives simplistes: frontières soit étanches, soit effacées ; l’entre-soi barricadé, ou bien les sociétés dissoutes dans la pure circulation de tous partout ; le refus fanatique du métissage, ou bien l’indifférence aux moyens, au rythme et aux limites de l’intégration… Fantasmes de "solutions" instantanées et parfaites, oublieux soit de l’exigence, soit des conditions d’une socialité concrète et durable dans un monde globalisé (et il est si rassurant d’appartenir à un camp et de maudire l’autre : fachos / bobos…). Mais la responsabilité agissante, dans un monde tragique, ne peut que tenter sans cesse des solutions limitées, des bricolages partiels, progressifs, coûteux, toujours insatisfaisants.

Pourtant, ces simplismes ne sont pas équivalents : les uns sont animés par le goût de la fraternité, d’autres par la peur, parfois par la haine que nourrit la peur. C’est précisément là-dessus que la tragédie qui secoue notre pays me fait réfléchir ; non pas (hélas) pour dessiner une orientation concrète et positive face à ces défis, mais pour saisir la menace mortelle qu’ils font peser sur nous. La mort de la petite Mawda doit nous ouvrir les yeux: petit à petit, jour après jour, incapables d'affronter vraiment le défi des nouvelles migrations, nous nous habituons à la fuite dans l'inadmissible l'indigne, l'inhumain.

Poussés à se comporter de façon inhumaine

Mawda, tuée d’une balle. Au ras de l’événement, et sans en connaître les détails: pour la police, tirer lors d'une course-poursuite violente, on peut en imaginer la logique - même si dans ce cas, c’était sans doute illégal, et en tous cas inadmissible en sachant qu'il y avait des enfants dans la camionnette. Mais c’est la suite qui interpelle le plus : séparer les parents et le petit frère de la petite fille mourante. Les empêcher de l'accompagner dans l'ambulance. Leur interdire de la rejoindre à l'hôpital. Leur passer les menottes - oui, les menottes ! Les enfermer au cachot, en séparant du papa la maman et le petit frère. Pendant que la petite agonise et meurt seule, loin d’eux. Les laisser longuement sans nouvelles. Ouvrir la porte du cachot pour leur annoncer qu'elle est morte. La refermer en les laissant avec cela. La rouvrir pour leur donner l’ordre de quitter immédiatement le territoire - dans les vêtements tachés du sang de leur petite fille, dont ils auraient dû abandonner le corps (après autopsie)... Ce que crie cette séquence inimaginable, et même en tenant compte du chaos initial, c'est que de braves gens - policiers, fonctionnaires - sont amenés chez nous à se comporter de façon inhumaine. Voilà où nous en sommes.

Comment en est-on arrivé là ? Cette question est tout autre que la recherche de "coupables". Evidemment, les policiers sont sous pression, entre le flux de migrants désespérés, exploités par des passeurs sans scrupules, et les instructions pressantes (et illusoires) d’y mettre fin. Mais surtout, depuis l'arrivée au pouvoir des ministres de l’Intérieur et de l’Asile, Jan Jambon et Theo Francken, couverts sans défaillance par Charles Michel et les partis de la coalition, leurs directives et surtout leur communication, largement relayée dans les médias et l’opinion, légitiment cette inhumanité en déshumanisant systématiquement les migrants : en les réduisant à des illégaux ; puis à des délinquants ; puis à des criminels ; enfin à des ennemis publics, potentiellement ou vaguement plus ou moins islamistes ou terroristes.

Une déshumanisation qui s’implante chez nous et entre nous

Déshumaniser ainsi les migrants, c’est déshumaniser du même coup les fonctionnaires en contact avec eux. Lorsqu'"on" attrape des migrants, on leur arrache systématiquement et on détruit leur minuscule bagage: affaires de toilette (outils de la dignité), médicaments, sacs de couchage, provisions, vêtements et chaussures – même parfois une attelle ou un pansement posés sur une blessure. Ce qui est grave, c’est qu’il ne s’agit pas de bavures, mais d’une procédure officielle, obligatoire, "normale". Pour les terroriser et les faire fuir, on déchire les tentes où se trouvent parents et petits enfants; on les chasse d’un endroit à l’autre plusieurs fois dans la même nuit; on les enferme en cellule longuement... Les récits de mauvais traitements dans les commissariats se multiplient ; et faut-il rappeler la collaboration jamais regrettée, avec les tortionnaires de la police soudanaise pour identifier les migrants de leur pays avant de les leur livrer ?

C'est ce long processus de déshumanisation, à la fois des migrants, transformés en gibier criminel, puis des agents de l'Etat belge, transformés en chasseurs ou en brutes, et finalement de nous-mêmes, devenant habitués, consentants, indifférents, qui a porté ses fruits dans le traitement infligé à la famille de Mawda plus encore que dans la balle qui l’a tuée: traitement inhumain mais devenu légal, légitime, normal. Que le Oremier ministre reçoive ensuite la famille, et quel que soit son propre ressenti subjectif, objectivement ce n’est désormais plus autre chose que camoufler en "compassion" pour un "accident" une déshumanisation qui est la ligne politique du gouvernement, et dont il ne compte pas changer d'un millimètre, et qui s’implante ainsi chez nous et en nous.

Une déshumanisation qui s’implante chez nous et entre nous. Car ses victimes, ce ne sont pas seulement les migrants, pris en étau entre leurs pays de misère, les polices, et des passeurs mafieux. Les victimes, c'est nous-mêmes, comme personnes, et comme société. Nous, nos voisins, nos collègues, nos amis, nos enfants, qui nous déshumanisons petit à petit. En trouvant ces pratiques d'abord bien tristes, mais inévitables. Ensuite regrettables, mais normales. Ensuite normales et bien nécessaires. Ensuite tout à fait justifiées. Et finalement une excellente chose. Une grande partie de la société belge en vient à ce regard déshumanisant – et déshumanisé.

Le chemin de l'ignoble

Je ne connais pas "la solution" au défi que représentent les nouvelles migrations; je pense que les politiques et les intellectuels ne réussissent pas à élaborer et diffuser des perspectives plausibles et concrètes, à court, moyen et long termes, en déterminant de façon réaliste leurs limites, les moyens qu’elles exigent, à inventer de nouvelles pratiques, et à reconstruire sur cette base une opinion publique raisonnable, au-delà des fantasmes simplistes (frontières ouvertes/frontières étanches). Mais je sais que si on reste dans cette dynamique de déshumanisation, on va au pire.

Pour célébrer son entrée en fonction, le ministre de l’Asile diffusait un clip immonde illustrant le sens de sa mission: il y attrapait un migrant (noir) par la tête avec une ventouse de WC et l’envoyait au diable. En acceptant cela, avant bien d’autres choses, sans le démissionner, le gouvernement s'est engagé, nous a engagés, dans le chemin de l'ignoble : que la mort de la petite Mawda en soit le révélateur – et le coup d’arrêt.