Opinions

Un témoignage de Baptiste Beaulieu, médecin généraliste et écrivain.


Alors voilà, il y a un sujet un peu tabou de la relation soignant/soigné que j'aimerais aborder: le paiement.

Parfois, il arrive qu’au terme d’une consultation je conclus à l’inutilité de traiter. Un médicament n’est jamais sans risque, alors pourquoi médicamenter pour rien ?

Eh bien, je ressens toujours un profond sentiment d’imposture quand je vois un patient partir sans ordonnance. Un jour, je céderai peut-être à cette phrase horrible qu’ont certaines praticiennes éprouvant la même gêne que moi : "Il vous faut autre chose ?" ou alors "Ce sera tout ?".

Des patients paient et je ne leur ai rien donné en échange !

J’ai été "payé pour rien", ai-je envie d’ajouter.

Ou plutôt non : mon produit de base, il est dématérialisé. Mon service, rémunéré par la société, est de délivrer une information. Le problème, c’est que le savoir, quand on le partage, ne se perd pas. Le patient n’est pas parti avec un petit bout de "ma boutique" comme chez le boucher, par exemple.

Quelle contradiction avec tout ce que notre société matérialiste et consumériste nous apprend des rapports humains !

Ici-bas, quand on paie, on paie toujours en échange de quelque chose.

Je devance les commentaires : écouter, réfléchir, et finalement prendre la responsabilité de ne "rien" prescrire, c’est le point final d’un raisonnement basé sur la science et qui m’engage médico-légalement autant que lorsque je prescris "quelque chose".

Je sais donc que mon ressenti est irrationnel et erroné, je sais qu’une société qui accepte encore de rémunérer un savoir ne peut pas aller si mal qu’on le dit, et pourtant, je n’arrive pas à m’en défaire !

Une amie, psychologue, qui souffre autant que moi d’un syndrome de l’imposteur, m’a dit récemment :

"Ne te plains pas : au moins, toi, tes patients sont remboursés !"


Un témoignage publié sur le blog du médecin .