Opinions

RENCONTRE

Mieke De Clercq est chercheuse en sciences de la communication à l'université de Gand. Depuis plusieurs années, son département étudie les discriminations véhiculées par les médias. Avec des résultats étonnants à la clé au niveau de la prétendue égalité entre sexes.

Notre champ d'étude se situe à deux niveaux. D'une part, nous essayons de voir quelle est la place des hommes et des femmes au niveau de la production de l'information. D'autre part, nous essayons de percevoir la façon dont les hommes et les femmes passent dans les médias.

Ce second volet découle de notre participation en 1995 à une enquête internationale, le «Global media monitoring project». Une septantaine de pays y ont participé. Ce matériel a été utilisé lors de la conférence internationale des femmes organisée par les Nations unies. Au départ d'un constat il n'y a pas assez de femmes dans les journaux et dans l'information , des pistes d'actions ont alors été envisagées. Mais l'an dernier, une enquête internationale de ce type a été à nouveau réalisée. Sans changements notables.

Les femmes ne sont donc pas assez présentes dans les médias.

Exactement. Prenons avant tout la presse écrite en Flandre. En 1985, il y avait 9 pc de journalistes féminins dont la signature était apparente en tant que telle. C'est très peu. En 2000, cette proportion avait peu évolué: 13 pc. Ces pourcentages sont moins élevés que le nombre de femmes travaillant dans la presse. En Flandre, il y a 19 pc de femmes journalistes reconnues comme telles.

L'écart entre les deux pourcentages s'explique par le fait qu'un certain nombre de femmes ne sont pas identifiables dans le journal. Sur base d'enquêtes au cours de laquelle nous interrogeons des journalistes, il apparaît que les femmes sont davantage concentrées dans d'autres fonctions comme le secrétariat de rédaction. Il n'y a, par contre, pas de femme rédacteur en chef.

Cela a-t-il un impact sur le contenu de l'information?

On ne peut lier directement les deux, mais on constate que le nombre de femmes apparaissant dans les récits médiatiques est peu élevé. On est loin d'un rapport 50/50 entre les hommes et les femmes. Tous médias confondus, l'information ne mentionne que 20 pc de femmes contre 80 pc d'hommes. C'est vraiment très peu.

Voilà un chiffre inattendu

En effet. Et il n'a pas évolué ces dernières années. Alors que les médias devraient être le reflet de la société, il semble que ce ne soit pas le cas. Il y a plus d'hommes que de femmes politiques: dans ce cas, l'écart médiatique s'explique. Dans d'autres secteurs, une surreprésentation masculine s'explique moins: la culture, le secteur social, l'enseignement.

Sur le plan international, les chiffres sont équivalents. En 1995, il n'y avait que 17 pc de femmes apparaissant dans les médias sur tous les pays ayant réalisé l'étude. Cinq ans plus tard, il n'y en avait pas beaucoup plus: 18 pc.

Y'a-t-il des différences dans la façon dont l'image est répercutée?

On arrive là à l'essentiel. On donne beaucoup moins la parole aux femmes qu'aux hommes. Elles sont moins souvent interviewées, et les extraits repris sont plus courts. Tous médias confondus, le rapport va du simple au double. Par contre, on voit plus les femmes en images. Le rapport va, là aussi, du simple au double.

D'autres points sont frappants. Il n'y a pas un seul secteur professionnel où les femmes apparaissent de façon majoritaire. Et la fonction des femmes est moins souvent mentionnée que celle des hommes. Par contre, le contexte familial est plus souvent mentionné pour les femmes.

Ce n'est pas tout. Les femmes ne passent dans les médias que jusqu'à un certain âge. Les hommes, eux, passent à tous les âges. Enfin, une dernière différence: les femmes sont beaucoup plus souvent présentées comme victimes que les hommes.

Y'a-t-il des actions possibles pour remédier à ces clichés?

Il faut avant tout changer les mentalités, c'est évident. Mais cela ne peut se faire qu'à long terme. Et d'autres actions sont nécessaires. De petites choses permettraient de lutter contre les clichés véhiculés: présenter les femmes dans d'autres contextes, veiller à ce qu'elles apparaissent moins comme des victimes Cela ne fonctionnera pas avec des quotas. Il s'agit d'un exercice mental.

En outre, une féminisation de la profession serait utile. Le journalisme est un travail exigeant, qui exige une souplesse remarquable, qui impose des horaires difficiles, qui permet peu de promotions Cette pression continue décourage les femmes, qui ont plus de mal à concilier ce travail avec leur vie privée que les hommes. Les femmes journalistes sont souvent célibataires, tandis que les hommes peuvent reposer sur leur partenaire. La traduction de tout cela, c'est qu'il serait utile dans ce secteur d'adapter les conditions de travail afin de permettre aux femmes de s'y investir davantage. Mais aussi pour permettre aux hommes de décrocher de temps à autre.

© La Libre Belgique 2001