Opinions

Une opinion de Gauthier Dierickx, usager de la STIB.


La STIB a fait interdire la mendicité dans ses stations de métro. Les personnes dans le besoin doivent choisir : se réchauffer à l'intérieur sans mendier ou braver le froid glacial pour quelques pièces.


Que le froid ait engourdi nos membres cette semaine, ce n’est un secret pour personne.

Mais ces températures polaires n’auraient-elles pas également entravé la conscience morale de la Société de transports intercommunaux bruxellois, ou STIB pour les intimes ? C’est en tout cas la question que l’on est en droit de se poser lorsque l’on apprend que cette association a donné comme instruction à la société de gardiennage en charge de la sécurité sur son réseau, G4S, d’interdire tout acte de mendicité à l’intérieur de ses stations de métro. Si cette politique "anti-mendicité" existe depuis longtemps, elle consterne d’autant plus quand les températures chutent de façon vertigineuse. Ainsi, les personnes indigentes vivant de la charité des voyageurs se retrouvent face à un dilemme cornélien et particulièrement macabre : soit elles décident de se réfugier au chaud, à l’intérieur de la station, en renonçant à tout revenu, soit elles décident de braver les morsures de ce climat glacial pour quelques pièces.

La STIB confime, sans emoi

Mais, ce qui est d’autant plus effarant, c’est que la STIB ne s’en cache pas. Lors d’un appel passé à sa centrale téléphonique, on confirma très pragmatiquement et sans émoi mes pires craintes.

Celles-ci plongent leurs racines dans une rencontre faite ce premier mars, en fin d’après-midi. Sortant de ma station de métro habituelle, balloté par les flots de voyageurs, mon regard croisa celui d’un jeune homme, les traits tirés par la fatigue, emmitouflé dans une couette rose élimée et demandant l’aumône à cette masse invisible qui détourne les yeux pour ne pas avoir à soutenir son regard, pour ne pas voir sa détresse. Bien sûr, nous avons tous déjà conjuré l’injustice en fermant les yeux, afin de la faire disparaître, comme par enchantement. Cette masse, nous en avons tous fait partie un jour ou l’autre. Mais là, je n’ai pas pu. C’était comme si le froid avait fendu pour un temps les conventions sociales et les petits endoctrinements qui m’avaient peu à peu construit en tant que sujet socialement intégré. Je me suis dirigé vers cet homme et lui demandé naïvement pourquoi il ne continuait pas à solliciter de l’aide à l’intérieur de la station de métro, endroit où il serait plus confortablement installé. Sa réponse fut cinglante : si le service de sécurité les autorise à rentrer à l’intérieur de la station, il leur est formellement interdit d’y mendier. Stupéfait par cette réponse, je me rendis auprès du premier vigile de G4S que je rencontrai, non sans avoir d’abord souhaité un vain et absurde « bonne chance » à cet homme que je ne reverrai peut-être jamais. Le gardien me confirma sans ambages l’existence d’une telle politique, mise en œuvre sur ordre de la STIB. Ulcéré par cette révélation, je décidai néanmoins de la contacter, dans un espoir ingénu qu’elle me garantisse que tout ça n’est un gros malentendu, que, bien entendu, les personnes peuvent trouver refuge à l’intérieur de leurs infrastructures tout en essayant de gagner leur maigre pitance. Mais, comme vous le savez désormais, telle ne fut pas leur réponse, tant s’en faut.

Je ne savais pas quoi faire de cette histoire, à qui la raconter. Alors j’ai décidé de l’écrire, peut-être avant tout par catharsis, pour me libérer de la sourde culpabilité d’être du bon côté de la fracture sociale, mais aussi pour que les navetteurs sachent la politique menée par un service public qui n’a plus rien de public, pour qu’ils sachent que pour leur confort de ne pas être importunés par des actes dits de « mendicité agressive », certaines personnes sont condamnées à devoir faire l’aumône sous les coups de griffes du climat polaire qui sévit actuellement. Lorsque la vie d’êtres humains est à ce point en jeu, il n’y aucun autre objectif, financier ou autre, qui puisse justifier de telles mesures. Aujourd’hui, ce n’est pas seulement le froid qui est à nos portes, c’est également l’inhumanité.