Opinions

Pour lutter contre les tentations complotistes de certains de leurs élèves, les enseignants doivent d’abord comprendre pourquoi ces propos circulent et séduisent.

Une opinion (publiée par Libération) de Saïd Benmouffok, professeur de philosophie au lycée Condorcet de Limay en France.


Mennel Ibtissem aurait pu être l’une de mes élèves (1). Ses tweets nourris de rumeurs et contre-vérités glanées sur Internet ne sont heureusement pas la norme, sans être une exception. Ils font désormais partie du quotidien des enseignants. Ce sont des propos souvent farfelus, parfois choquants, toujours inacceptables. Pour les affronter, les déconstruire, on doit les entendre. Car comment combattre un phénomène dont on ne comprend pas le sens ? La fermeté sur les principes n’est pas la fermeture au dialogue.

Là où nous voyons des mensonges grotesques, certains jeunes esprits croient exercer leur sens critique. Des idées complotistes leur servent à contester les médias, les institutions, les pouvoirs. Et l’ignoble traitement infligé à Mennel ne fera que conforter leur lecture binaire du monde. Car le poison des comparaisons agit déjà dans les consciences : «Comme par hasard, ils ont laissé chanter un juif et ont éliminé une musulmane» ; «La liberté d’expression garantit la parole des uns et le silence des autres». Sentiment d’un deux poids deux mesures, et terrible soupçon élevé au rang d’évidence : «ils» ne veulent pas de «nous». Donc «nous» ne voulons pas d’«eux». L’extrémisme religieux peut alors s’engouffrer dans la brèche identitaire. Il opposera l’islam à l’Occident, et la France aux musulmans.

Perfusée aux réseaux sociaux, une partie de mes élèves se trouve dans une zone grise, tentée par le repli communautaire, le désir de radicalité et de rupture. C’est eux qu’il nous faut ramener en priorité dans le giron des valeurs républicaines. Mais leur répondre par l’exclusion serait les précipiter dans les bras d’intégristes qui n’attendent que cela. Pour contrarier les tentations extrêmes, nous autres, enseignants, n’avons d’autre arme que l’éducation. Il nous faut expliquer sans relâche le sens des règles communes, et mieux les faire appliquer. Accepter que la provocation soit souvent la compagne du jeune âge. Admettre qu’à 20 ans, on a encore le droit de se tromper. Regarder, oui, les faux pas de la jeunesse avec une part de bienveillance. Et tenir fermement ce principe : comprendre une erreur n’est pas l’excuser, mais la seule manière de la corriger.

Nos classes sont pleines de jeunes esprits en devenir, de personnalités parfois bouillonnantes, traversées de contradictions, affirmant une chose un jour et son contraire le lendemain. Dans cette matière informe, nous devons patiemment semer des graines d’intelligence et de citoyenneté. Enseigner l’exercice du doute là où l’élève attend des certitudes immédiates. L’ouvrir aux pensées complexes lorsqu’il se contente d’idées simplistes. Et savoir qu’au dehors, tous les semeurs de haine s’emploieront à détruire ce fragile édifice. Il faut imaginer Sisyphe en professeur.

--> (1) Cette jeune chanteuse a dû quitter l’émission The Voice à la suite d’une polémique basée sur de vieux messages complotistes qu’elle avait postés sur les réseaux sociaux.