Opinions

Une chronique d'Eric de Beukelaer.


Il est dans l’intérêt de tous que les juifs de Belgique se sentent pleinement chez eux dans notre pays.

Les juifs de Belgique vivent une épreuve, suite à la volonté politique de rendre obligatoire l’étourdissement préalable à l’abattage des animaux. Ce qui est contraire à la shehita, rite de l’abattage kasher. Le bien-être animal est un objectif auquel il s’agit de souscrire. La liberté religieuse en est un autre, que personne ne peut oublier. Bref, ce débat est cornélien.

Dans une récente chronique, le professeur Thomas Gergely (ULB) - membre du Consistoire central israélite de Belgique - questionne avec de vrais arguments l’efficacité d’un étourdissement préalable des animaux pour supprimer la douleur et parle des risques de ratage de l’électronarcose. A l’opposé, des voix invitent à une évolution des préceptes de la kasherout, admettant l’abattage rituel d’un animal étourdi. Remarque pertinente. Si ce n’est que la théologie n’évolue pas au gré des débats parlementaires. Surtout quand il s’agit des lois sacrées d’un peuple qui se définit par sa mémoire. Et qui a survécu aux siècles de persécutions et à un génocide, par la fidélité à ses traditions.

En rappelant au parlement wallon que la dernière fois que l’on avait porté atteinte à l’abattage rituel des Juifs, c’était sous régime nazi, le président du Consistoire s’est attiré les foudres de nombreux politiques. Philippe Markiewicz est un homme raisonnable et modéré, mais cet avocat cosmopolite se veut la voix de tous les membres de sa communauté, en ce compris les plus observants. Adepte du dialogue entre laïcité et religion, son inhabituelle virulence s’explique par le dilemme de loyauté auquel il est confronté. D’où le réflexe - typiquement juif - d’évocation mémorielle. Si Yohan Benizri, le jeune président du CCOJB - le Comité de coordination des organisations juives de Belgique - se distancie des propos tenus, c’est parce que la polémique évacue le débat de fond. En réalité, il relaie une position plus tranchée encore : "Un pays qui interdit des rites juifs et musulmans en rendant obligatoire un dispositif électrique à l’efficacité aléatoire, sans se soucier des animaux ébouillantés vivants (la cuisson du homard) ou des entorses législatives au principe de la minimisation de la souffrance animale pour des raisons purement économiques (élevage en batterie, etc.) est un pays qui dit aux juifs et aux musulmans qu’ils ne sont plus les bienvenus". (Nos concitoyens musulmans sont également concernés par ce débat, mais les règles de la nourriture halal semblent plus perméables aux adaptations interprétatives que celles de la kasherout).

Depuis des millénaires, l’identité juive s’est forgée par la conviction d’être sujet d’une alliance divine. Cette conscience constitua le peuple élu et - d’une certaine façon - le mit à part du genre humain. Qu’il soit croyant ou non, tout juif participe à une aventure spirituelle. Les juifs sont une richesse pour la Belgique, ces concitoyens si semblables et pourtant particuliers, de par ce qui leur marque le cœur et la chair. Leur présence parmi nous, est le gage que la normalité sociale n’étouffera pas les légitimes différences. Un idéal toujours fragile. Quand je demandai à un diamantaire juif pourquoi il faisait ce type de commerce, il répondit : "Parce que c’est facile à mettre en poche quand il faut fuir." Il est donc dans l’intérêt de tous que les juifs de Belgique se sentent pleinement chez eux dans notre pays.

Comment permettre cela, tout en veillant au bien-être animal ? C’est devant ce choix - digne du jugement de Salomon - que le présent débat place nos politiques. A mon niveau, je ne puis que manifester ma sollicitude. Si les lois sur l’étourdissement avant abattage passent, les juifs observants importeront leur viande. Un jour peut-être, ils devront renoncer à encore en manger. Si telle devait être leur unique option, j’en ferai autant - par solidarité et affection envers mes frères juifs.

→ Blog : http://minisite.catho.be/ ericdebeukelaer/