Opinions

A la suite de la tempête médiatique mettant en cause André Léonard pour ses propos, anciens mais confirmés, sur le sida, j’aimerais apporter quelques commentaires personnels sans prétention mais, je l’espère, éclairants.

Tout d’abord, je tiens à souligner une bonne nouvelle : le temps du Dieu punisseur est révolu ! Dans les propos de l’archevêque, il n’est nullement question d’un sida créé par Dieu pour se venger. Ce genre de visions, encore très présentes dans notre inconscient collectif (« Mais qu’ai-je fait au bon Dieu ? »), ne sont plus celles de l’Eglise. Cette dernière en est revenue aux idées et aux textes fondamentaux qui ne parlent que d’un Dieu d’amour et de miséricorde (voir notamment les écrits des Docteurs de l’Eglise comme Sainte Thérèse de Lisieux).

Ensuite, contrairement peut-être à d’autres comparaisons utilisées par le passé, celles que le primat de Belgique utilise pour expliquer des mots comme « justice immanente » me semblent assez adaptées. Ainsi, une nature qui réagit à sa manière à la pollution, un corps qui se fait entendre si on le malmène (pensons à la multiplication des cancers en lien, semble-t-il à une détérioration de notre qualité de vie : stress, alimentation ) ne me semblent pas des comparaisons complètement déplacées pour évoquer le lien entre le sida et certaines pratiques qui blesseraient l’Amour. Je me pose cependant deux questions. Premièrement, cet Amour blessé ou non respecté n’est-il pas justement image de Dieu ? (auquel cas, on n’aurait pas tout à fait quitté le Dieu punisseur, on le remplacerait juste par des mots comme « la nature » ). Deuxièmement, peut-il y avoir une vision unique de ce qu’est profondément l’Amour ? Cette question m’amène au commentaire suivant.

André Léonard émet ses commentaires en partant de la vision de l’Eglise de ce qu’est l’Amour et de ce que sont des pratiques sexuelles bonnes (axées sur la fidélité et le respect de l’autre dans l’entièreté de sa personne). Il n’oblige personne, et certainement pas les non-croyants, à adhérer à cette vision. Pourquoi alors ces réactions unanimes dans la presse et le monde politique pour dénoncer des propos considérés comme déplacés ou choquants ? Je ne conteste aucunement le droit à l’expression et à la contradiction de toutes ces personnes. Je me pose encore une fois la question de l’égalité de la liberté d’expression : il semble difficile de considérer ce que dit l’archevêque comme un avis parmi d’autres. Les réactions paraissent traduire une certaine peur : peur d’une Eglise qui continuerait comme par le passé à guider des pans entiers de la société, peur d’un conservatisme déstabilisant... S’il y a peur, c’est que de l’autre côté, les points de vue ne sont pas si assurés que cela. Si ce n’est pas de la peur mais juste de l’indignation, on peut se demander pourquoi elle a besoin d’être clamée si fort et d’une manière aussi unanime. Qui, parmi toutes les personnes qui se sont exprimées ou parmi les citoyens gavés d’informations clichées, qui a eu l’honnêteté intellectuelle de chercher à comprendre ce qu’il voulait dire exactement ? Qui a LA réponse à des questions aussi fondamentales que l’existence du mal ? Personne. André Léonard non plus. Il exprime sa vision des choses selon sa foi, ses lectures, ses réflexions. Puisse chacun en faire autant et ne pas contourner les questions essentielles de la Vie.

Le dernier commentaire que je voudrais exprimer ne concerne plus directement le sida mais un autre sujet qui fait fréquemment débat autour de l’Eglise : l’homosexualité. Question délicate notamment par le décalage qui peut exister entre une vision théorique que chacun peut avoir sur la question et le concret de certaines personnes homosexuelles que nous pouvons côtoyer. Les critiques les plus fréquentes envers l’Eglise, pour défendre les homosexuels, utilisent notamment des idées comme le fait de correspondre à sa propre nature. Ceci renvoie à une conception largement répandue aujourd’hui : on aurait en nous d’une manière innée (et/ou éventuellement acquise) des traits hétérosexuels ou homosexuels. Tout l’enjeu serait de découvrir ce à quoi nous ressemblons le plus, pour être en adéquation avec nous-mêmes. J’insiste pour dire qu’aucune vérité définitive n’a été donnée sur ce genre d’idée. Ce n’est, de nouveau, qu’un point de vue (point de vue que certains psychologues contestent d’ailleurs, étiquetant plutôt l’homosexualité comme un manque de maturité affective, un non-dépassement d’une étape possible lors de l’adolescence).

Le point de vue évoqué ci-dessus me dérange car j’ai l’impression que « ne pas contrarier sa nature », dans d’autres situations, pourrait s’avérer dangereux ou nuisible : comment faire par exemple la différence entre une saine homo- ou hétérosexualité (suivant la nature propre de l’individu) et une personne qui dit suivre sa sexualité profonde mais qui en fait commet, par là, des actes considérés comme déviants ? La société tout entière est basée sur des contraintes que nous acceptons et qui nous permettre de contrer notre nature qui serait extrêmement violente et par là même de construire plutôt que d’être sans cesse en lutte les uns contre les autres. Sans me positionner définitivement par rapport à cette question de l’homosexualité, je trouve que certains arguments doivent être interrogés.

En conclusion de ces différents commentaires, j’invite tous les intervenants de ce genre de débats (les représentants de l’Eglise, ses « opposants », la presse, les hommes politiques ) à ne jamais considérer une question comme définitivement répondue ou résolue, à éviter le culte de l’instantané, de la critique facile Vous l’aurez compris, je ne considère pas l’Eglise comme dépassée. Au contraire, j’estime salutaire que cette institution veille à maintenir et exprimer avec respect des positions particulières. Car ce décalage par rapport à l’air ambiant de la société peut permettre à chacun de se positionner et de questionner, même temporairement, le système de pensée assez uniforme auquel nous sommes confrontés aujourd’hui. Cependant, j’estime que sa position au sein de la société (médias ) doit être clarifiée et que, sans changer le fond, de grands efforts de communication doivent être réalisés, surtout à Rome

Grégory Lefèvre, professeur de religion catholique.