Opinions

Paris, Vincennes. La rue est calme, des enfants et des mamans filent à trottinette sur les trottoirs étroits. Coincée entre deux immeubles, une grille en fer bleu turquoise protège un petit jardin dominé par un arbre démesuré. "Serres", annonce l’étiquette.

Je sonne, attends et entends des petits pas pressés. "Bonjour, mon ami", dit-il d’un grand sourire, à moi qui lui parle pour la première fois. "Venez." Nous franchissons le jardinet, entrons dans la maison et traversons un dédale de petites pièces, cuisine, couloir, salon, bureau, bibliothèque et enfin, l’endroit où il reçoit. Partout, partout des livres, encore des livres ! "Vous les avez tous lus ?" "Non seulement je les ai lus, mais j’en ai écrit pas mal, corrige-t-il malicieusement : soixante-douze, sans compter les traductions." C’est dans ce repère qu’il vit, pense, écrit, réfléchit depuis 50 ans. C’est le refuge parisien d’un philosophe brillant, modeste qui a enseigné dans les grandes universités du monde."Comment va la Belgique ?" Spontanément, il parle de notre pays, des Belges dont il aime la simplicité, l’humeur, la dérision. Et l’équipe nationale : ah, ce match contre le Japon et ce troisième but ! Un régal. Le sport est une des rares émissions qu’il regarde encore à la télévision. Le football, mais surtout le rugby. "Que voulez-vous, je suis du Sud-Ouest", dit-il avec un bel accent chantant. Nous voici donc pendu aux lèvres de Michel Serres pendant une heure. Un bonheur.

Dans quelle famille avez-vous grandi ?

Je suis du Sud-Ouest, d’une famille de mariniers de la Garonne. Je suis né dans, sur et pour un fleuve. Mon père avait une entreprise de dragage du fleuve. Il cassait des cailloux. Ma maman, fille d’épicier, travaillait à l’entreprise aussi. Pendant les vacances, on aidait mon père sur le chantier. On était sur l’eau, c’était notre univers. Je garde de ces moments des souvenirs inoubliables. On ne quittait jamais le fleuve.


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