Michelle Martin : Le cœur et la raison

Robert DE BAERDEMAEKER et Patrick HENRY Publié le - Mis à jour le

Opinions

Une opinion de Robert DE BAERDEMAEKER et Patrick HENRY, respectivement ancien bâtonnier du barreau de Bruxelles et Président de l’Ordre des Barreaux Francophones et Germanophone et ancien bâtonnier du barreau de Liège et vice-président de l’Ordre des Barreaux Francophones et Germanophone

Bien sûr nous avons tous été émus, bouleversés, écœurés, scandalisés, révoltés, par le sort que Marc Dutroux et ses complices ont réservé à Julie et Mélissa, An et Eefje, Sabine et Laetitia, comme nous le fûmes aussi lors des affaires Fourniret ou Pandy ou ...

Bien sûr nous nous sommes dit que, s'il s'était agi de nos enfants, nos enfants à nous, nous n'aurions pas pu pardonner. Nous aurions souhaité leur mort, dans les plus atroces souffrances.

Bien sûr nous nous disons que si nous étions à leur place, la libération anticipée de Michèle Martin nous révolterait.

Mais nous ne sommes pas à leur place.

Et les jurés qui ont condamné ces criminels, les juges qui siégeaient à leurs côtés, les gardiens de prisons qui les surveillent, les travailleurs sociaux qui les encadrent, les juges qui siègent au Tribunal d'application des peines ne le sont pas non plus.

Et c’est bien qu'il en soit ainsi.

L'homme est devenu homme lorsqu'il a abandonné la loi du talion. Pour un œil nous ne réclamons plus un œil. Pour une vie nous ne réclamons plus une vie. Face au crime, même le plus atroce, nous passons par un tiers. "Et sur les murs, y'aura écrit : de la justice, pas la vengeance", comme le chante Raphaël.

C'est au juge, aux jurés d'assises, à l'appareil judiciaire, que nous déléguons le soin de punir ceux qui nous ont offensés. Ils sont chargés d'appliquer les lois que les parlementaires ont votées, de juger la culpabilité, d'apprécier la hauteur de la sanction.

Ils le font en leurs âmes et consciences, en étant éclairés par le ministère public, par les experts, par les enquêteurs, par les avocats.

Ils savent, lorsqu'ils statuent sur la peine, que la loi Lejeune permet la libération conditionnelle des condamnés primaires (ceux qui n'ont pas encore encouru de peine grave) à partir du tiers de leur peine, pour autant qu'ils présentent un plan de reclassement. Et que les autres peuvent y prétendre à partir des deux tiers de leur peine. Cela signifie donc que le premier tiers de la peine doit, dans tous les cas, être subi. Comme une peine de sûreté, en quelque sorte.

Pourquoi a-t-on souhaité que, dans certaines conditions - d'ailleurs très strictes : les statistiques démontrent que les libérations conditionnelles interviennent rarement avant la moitié de la peine, même pour les primaires, et qu'il est fréquent que des détenus aillent "à fond de peine" -, des condamnés puissent bénéficier de cette mesure de clémence ? Parce que notre milieu carcéral est extrêmement dur, parfois cruel même. Qu'il fabrique souvent des bêtes sauvages. Qu'il faut essayer de les apprivoiser (c’est le but du plan de reclassement, élaboré avec l’aide de travailleurs sociaux, puis mis en œuvre avec leur encadrement) avant de les rendre à la vie sociale. Qu'il faut leur laisser un peu d'espoir si l'on ne veut pas les déshumaniser à jamais.

C'est sain.

Alors, comment juger ces mouvements qui s'opposent à la libération de Michèle Martin ? Ces appels à un durcissement, par le politique, des conditions dans lesquelles la loi Lejeune pourrait être appliquée ? Ces pressions sur les carmélites pour qu'elles refusent d'accueillir Michèle Martin ? Ces démarches des parents Marchal ?

A nouveau, répétons-le, nous comprenons leur émotion. Mais ce n'est pas leur place. On ne peut accepter qu'ils essaient ainsi de se substituer aux juges, à qui il appartient de sanctionner ceux qui les ont meurtris.

Dans de nombreux systèmes judiciaires (en Angleterre par exemple), d'ailleurs, les victimes ne peuvent se constituer parties civiles lors du procès pénal. La question de leur indemnisation est renvoyée à une instance séparée. Précisément pour favoriser ce passage par le tiers, par le juge, en évacuant du prétoire une partie des émotions.

Nous ne défendons pas pareil système, qui n'est pas nécessairement adapté à nos coutumes, à notre façon d'organiser les procédures. La présence des victimes au procès participe aussi au processus de réparation. Dans certains cas - pas toujours malheureusement : il n'est pas rare qu'au contraire, le procès aggrave les plaies -, elle leur permet de comprendre, de s'apaiser et de faire leur deuil. Nous ne nous avancerons pas plus. Ce débat est complexe. Il met en cause toute l’organisation de notre système judiciaire (notamment toutes les dispositions qui organisent la probation, la médiation pénale, les peines alternatives, l’application des peines, l’organisation du système carcéral).

On ne peut entreprendre de pareilles réformes sans une réflexion approfondie, sous le coup de l’émotion. Mais on ne nous empêchera pas de penser qu’avant de suggérer ces réformes, il faudrait donner aux acteurs en place les moyens d’accomplir les missions qui leur ont été confiées.

Pour en revenir à ce qui fait l'objet de notre réaction, nous voulons répéter que, dans un Etat de droit comme le nôtre, il est sain que les libérations conditionnelles soit ordonnées par un tribunal, et non par la presse, l'opinion publique ou les victimes elles-mêmes.

C’est une question d’humanité et de civilisation. C’est la fonction sociale des juges et de la Justice.

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