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Après des de relations difficiles, une page est désormais tournée. Le président Erdoğan et le Premier ministre Michel le soulignèrent lors de leurs discours aux Nations-Unies la semaine dernière, l’heure n’est plus à la poursuite unilatérale d’intérêts nationaux étroits, mais à un multilatéralisme fructueux. La Turquie veut coopérer avec ses partenaires européens sur toutes les questions de sécurité et de stabilité dont la lutte contre le terrorisme et la gestion de la migration irrégulière.


Par Levent GÜMRÜKçÜ, ambassadeur de Turquie en Belgique


Bien que cela puisse paraître un cliché, il est plus vrai que jamais que le monde traverse actuellement une période difficile et précaire. Malgré les espoirs d’un monde plus sûr et pacifique suscités après la Guerre froide, nous n’avons toujours pas atteint l’efficacité recherchée en matière de la gestion des crises ainsi que le maintien de la paix et sécurité internationales. Prenons par exemple la question de la crise en Syrie. Après sept ans, cette crise fait toujours la une avec un nombre de morts et une souffrance humaine grandissants.

Il est désormais évident que la crise syrienne n’est pas et ne peut être limitée à ses propres frontières, et que celle-ci menace la stabilité et la sécurité d’une région beaucoup plus vaste, y compris l’Europe. Ceci dit, en sa qualité de pays voisin, la Turquie souffre le plus de ce conflit ainsi que du fléau de terrorisme et de migration que ce dernier continue d’engendrer. En effet, la Turquie héberge actuellement 3,5 millions de réfugiés syriens et nous avons jusqu’à présent engagé environ 40 milliards de dollars aux fins de répondre à leurs besoins en matière d’hébergement, de traitements médicaux et d’éducation.

Voilà pourquoi, confrontée à un nouvel afflux de réfugiés venant d’Idlib/Syrie en raison d’une offensive militaire imminente du régime d’Esad, la Turquie a une fois de plus pris l’initiative principale et établi un nouveau plan de désescalade et de cessez-le-feu avec la Russie afin d’empêcher encore une autre tragédie humaine. Ce faisant, la Turquie a également sauvegardé les frontières de ses alliés de l’OTAN et préservé l’Europe de la pression d’une nouvelle vague migratoire.

Désormais, la Turquie n’épargne aucun effort sur le terrain pour pouvoir faire fonctionner cet accord, car ce pourrait bien être la dernière chance de sauver plus de 2 millions d’innocents qui vivent dans cette région sous la double-menace infligée non seulement par le régime d’Esad mais aussi par des groupes terroristes radicaux. Toutefois, peu importe à quel point nos efforts déployés pour maintenir le cessez-le-feu soient efficaces, ce ne serait qu’une solution temporaire et, à moins que l’on aboutisse à un compromis politique sous peu, le risque d’une effusion de sang et de misère perdurera.

Recherche d'une solution pacifique en Syrie

Et c’est exactement ce que à quoi aspire la Turquie. Aussi bien dans le cadre des pourparlers de paix effectués à Genève sous les auspices des Nations-Unies que des négociations menées à Sochi et Astana où nous collaborons avec la Russie et l’Iran sur des aspects plus tactiques relatifs à la situation sur le terrain, la Turquie recherche sans relâche une solution pacifique négociée à travers laquelle la Syrie pourrait enfin prévoir une transition de la tyrannie vers la démocratie.

Cependant, cet objectif demeure beaucoup trop difficile à atteindre uniquement par le biais d’efforts déployés par un seul pays. Nous devrions nous rendre compte que le conflit syrien est devenu un problème d’autant plus complexe au fil du temps, impliquant non seulement la répression d’un régime cruel et autoritaire mais aussi diverses composantes du terrorisme perpétré par les groupes radicaux, le tout aggravant davantage les souffrances du peuple syrien et infligeant encore plus de misère et de déplacement. Par conséquent, nous avons besoin que la communauté internationale relève le défi et agisse de façon concertée et avec engagement.

Effectivement, une telle coopération est indispensable non seulement en Syrie mais aussi afin de gérer le spectre complet des problèmes multidimensionnels auxquels nous faisons face. Car, aucun pays ne peut se soustraire de nombreux défis qui menacent à l’heure actuelle la paix internationale et l’ordre public, qu’il s’agisse du terrorisme, de la prolifération des armes de destruction massive, du crime organisé ou du changement climatique. D’ailleurs, aucun pays n’est suffisamment vigoureux de diriger, à lui seul, les développements dans la bonne voie. En d’autres termes, et comme Président Erdoğan et Premier ministre Michel le soulignèrent lors de leurs discours aux Nations-Unies la semaine dernière, l’heure n’est plus à la poursuite unilatérale d’intérêts nationaux étroits, bien au contraire, il est temps pour un multilatéralisme fructueux au profit de l’ensemble de la communauté internationale. 

Nos alliés et amis en Europe

La Turquie, tout comme la Belgique, non seulement comprend cette réalité mais y remédie également de manière concrète. En effet, deux initiatives les plus cruciales que nous avons co-présidées au sein des Nations-Unies au cours de la dernière décennie, notamment l’Alliance des Civilisations avec l’Espagne et la Médiation pour la Paix avec la Finlande, ont été précisément conçues pour rassembler le plus grand nombre de nations possible autour d’objectifs communs et dôter ainsi le multilatéralisme d’un dessein et un rôle tangibles. Par ailleurs, la Turquie occupe également la sixième place au monde en matière de l’aide totale au développement et se trouve au premier rang pour les aides humanitaires, bienqu’elle ne se situe qu’au 17ème rang parmis les plus grandes économies du monde. D’ailleurs, c’est la raison pour laquelle nous estimons que notre politique étrangère est au mieux humanitaire et entreprenante, visant à répondre aux besoins de l’ensemble de l’humanité, plutôt que de satisfaire uniquement les nôtres.

Bien entendu, vu l’ampleur des problèmes auxquels nous sommes tous confrontés, il reste encore beaucoup à faire. Et la Turquie estime que ses partenaires les plus naturels dans cette tâche sont nos alliés et amis en Europe, sachant que nous partageons la même vision de paix, de prospérité et de démocratie pour notre monde, à commencer par notre voisinage commun. C’est aussi parce que la Turquie et l’Europe sont toutes deux très attachées au maintien d’un système international fondé sur des règles, où le dialogue et la coopération sont les valeurs essentielles à développer et à promouvoir dans le monde actuel aux multiples périls.

En fait, cette vision partagée et cet engagement à travailler ensemble sur des questions d’intérêt commun sont clairement apparus lors de la réunion entre le Président Erdoğan et le Premier ministre Michel à New York la semaine dernière, ainsi que lors de la récente visite du président Erdoğan en Allemagne. À ces deux occasions, la Turquie a confirmé sa volonté de coopérer avec ses partenaires européens sur toutes les questions relatives à la sécurité et la stabilité communes, y compris la lutte contre le terrorisme et la gestion de la migration irrégulière.

Consolidation de notre démocratie

Evidemment, on pourrait ici rappeler les relations plutôt tendues des deux dernières années entre la Turquie et certains pays européens en raison de quelques développements en Turquie et de leur perception erronée en Europe, et à la fois se demander si cela constitue un obstacle à ce sens renouvelé de coopération. En effet, les relations turco-européennes ont connu des moments difficiles au cours des deux dernières années. Cependant, cette page est désormais tournée. Après l'expérience traumatisante de la tentative de coup d'Etat par FETO en 2016, la Turquie s'est maintenant complètement rétablie et a réaffirmé sa détermination à poursuivre le processus de réformes démocratiques dans l'intérêt de son peuple et conformément à sa candidature d'adhésion à l'UE.

En conséquence, l'état d'urgence déclaré en 2016 a été levé en juin dernier; toutes les procédures judiciaires liées à la tentative de coup d'Etat sont sur le point d'être finalisées de manière transparente et conformément aux principes de l'état de droit; le nouveau système présidentiel turc a effectivement commencé à fonctionner de manière à consolider davantage notre démocratie et à renforcer notre programme de réformes; et enfin, les canaux de dialogue de haut niveau avec l'UE et ses membres, dont la Belgique, ont été revitalisés. Malgré tout cela et compte tenu de l'état actuel de nos négociations d'adhésion, nous n'avons certainement pas d'attentes irréalistes concernant notre éventuelle adhésion dans un avenir très proche, mais nous croyons sans aucun doute que nous sommes beaucoup plus forts quand nous agissons ensemble et que nous ne devrions pas nous priver de la promesse que ce partenariat représente.

Bref, la politique étrangère humanitaire et entreprenante de la Turquie, appuyée par un engagement renouvelé à coopérer étroitement avec ses partenaires européens et ses alliés, constitue à la fois un atout et une opportunité pour l’Europe en vue d’atteindre nos objectifs communs. Dans ce but, la Turquie est prête et disposée à faire sa part. Nous sommes confiants que la Belgique, en tant qu’acteur central dans l’UE et également membre du Conseil de Sécurité des Nations-Unies pour les deux prochaines années, le reconnaîtra et sera donc l’un de nos partenaires les plus proches dans ce processus mutuellement bénéfique et d'importance globale et stratégique.

->Titre et sous-titre sont de la rédaction. Titre original : "La crise syrienne et au-delà : la Turquie en tant que partenaire fiable et efficace pour l'Europe".