Opinions

Une opinion de Marco Carbocci, ancien journaliste, enseignant et auteur (1).


J’ai grandi à Molenbeek. Et la caricature qu’on en fait ne correspond pas à ce que je côtoie quand j’échange deux mots, un sourire, un coup de blues avec la boulangère, le boucher ou l’épicier du coin.


Un an après les attentats de Bruxelles, des Belges se rassemblent : un an déjà ? Mais cela semble hier ! D’autres ont le sentiment que ça remonte à plus loin. Ç’a commencé ailleurs et c’était déjà du deuil et du chaos, de la colère et du recueillement : cela a débuté le 13 novembre 2015, dans le périmètre du Stade de France et le quartier du Bataclan à Paris.

J’ai habité longtemps ce secteur du boulevard Voltaire, à Paris. Je connais bien ses rues, descendais régulièrement du café ou du rouge en lisant ma feuille de chou à la terrasse de ses bars. Le 13 novembre, j’avais quitté Paris. Je suivais les événements sur la toile et ça remuait encore de l’intime. Et puis, ça revenait tout de même me chercher dans mon entourage actuel : les assassins, lisait-on, étaient originaires de Molenbeek, commune à la périphérie de laquelle j’étais revenu m’installer après mon séjour parisien.

Voilà que Molenbeek devenait le point de fixation de toutes les phobies. En France, on disait "Molenbèc", mais on ne pouvait douter qu’il s’agissait du 1080 : la presse internationale venait y planter caméras et micros, bousculant les habitants, traquant partout du suspect, de l’hétérogène, rendant toute une population comptable des crimes perpétrés par les quelques fanatiques identifiés dans son entourage urbain.

"Bombarder Molenbeek"

C’est qu’avec sa faune variée de femmes voilées, le centre de Molenbeek devenait le nouveau point discount où l’on trouve à peu de frais l’outrance et le frisson qui font vendre de la copie. Entre deux attentats, on le sait, le voile devient un signe aussi menaçant, une arme aussi dangereuse aux mains de l’ennemi que le semtex ou la kalachnikov. "Bombarder Molenbeek", s’exclamait Eric Zemmour. Minute ! Et si l’on en parlait un brin d’abord ?

J’ai grandi à Molenbeek. Cela ne donne aucun titre, aucun diplôme, mais cela me permet de dépister du moins ce qui, dans ce débat, revient au réel et ce qui relève de croyances. Et ce Molenbeek fantasmé ne correspond décidément pas à ce que j’ai sous les yeux, à ce que je côtoie chaque fois que j’échange deux mots, un sourire, un coup de blues avec la boulangère ou l’épicier du coin.

Grandir à Molenbeek n’était pas plus moche que grandir n’importe où ailleurs. Il y avait des jours mornes où l’on songe à se cloîtrer chez soi et des jours qui sentent l’envie de bouger et de se commettre un peu avec ses semblables. Il y avait des occasions de sortir ou de s’ennuyer, de traîner sur des terrasses en s’inquiétant d’un contrôle de maths ou de la préoccupante prise de poids de la dernière starlette à la mode… comme absolument partout ailleurs dans une grande ville.

Promenade dans le quartier

Bien sûr, pas plus que moi, la boulangère ou l’épicier du coin ne contesteront la nécessité de pister les islamistes et de les déloger partout où ils se terrent. Aucun de nous non plus ne s’autorisera à prêcher du béat ou de l’angélique lorsqu’il évoque le 1080. De toute évidence, la commune recèle sur son territoire des problèmes qui agitent nos sociétés contemporaines, en ce compris un chômage endémique, une recrudescence du repli identitaire et une infiltration des éléments les plus criminels du rigorisme islamiste. Il ne s’agit en aucun cas de le récuser. Encore faut-il en appréhender correctement les proportions et surtout se demander comment et pourquoi Molenbeek est devenu l’emblème quasi exclusif de ces phénomènes.

En nous y promenant pourtant, nous rencontrerons des gens heureux et des gens tristes, hommes et femmes, jeunes et vieux, allochtones et indigènes. Des gens normaux, des gens qui élèvent leurs mômes, tentent de faire leurs huit heures et pensent plan d’épargne, week-end à la mer et salon Ikea, comme vous et moi. Des gens furieusement ordinaires avec leur lot d’enthousiasme et d’embrouilles, leurs coups de cœur et leurs coups de cafard.

Nous y verrons également beaucoup de gens dans la dèche : certains qui tentent de s’en sortir, d’autres qui trichent, comme partout où la dèche vous colle aux pattes et vous isole. Nous n’y verrons jamais de terroristes, par contre : ceux-là se cachent - ici comme n’importe où ailleurs - ceux-là complotent à l’abri du bon sens et des regards. Mais sans rire ? Pensait-on qu’ils tenaient table ouverte, djihad et loukoum à volonté, tout le long de la Rue de Ribaucourt ou de la Chaussée de Gand ?

Molenbeek donc, berceau du radicalisme islamiste en Europe, "no-go zone" cartographiée, façon petit bout de la lorgnette entre l’ouï-dire et le potin du web, Molenbeek, peu à peu, se dépeuple du réel. Il quitte la sphère du concret pour devenir un lieu de mythologie ramenant chacun à son mal de vivre, à ses préjugés, à ses frayeurs les plus intimes.

Un pays fabriqué de toutes pièces

Tout cela, bien sûr, va bien au-delà d’une localité de la région bruxelloise. Ce qui questionne la commune de Molenbeek questionne toutes les villes, tous les quartiers, qui se heurtent de front aux limites de la précarité et de la mixité. Ce qui la distingue, c’est qu’elle en devient le signe privilégié. Molenbeek, c’est commode en somme. Ce n’est pas vraiment en Belgique. Pas même en Europe. Cela se passe dans un pays fabriqué de toutes pièces où la presse étrangère entend édifier ses lecteurs sans trop bousculer leur entre-soi local, où le monde politique s’applique à stigmatiser du dysfonctionnement loin, le plus loin possible, de sa propre sphère de responsabilité.

Ainsi, Molenbeek est une sorte de Golem postmoderne : un tas de boue, quelques incantations et voilà le monstre, l’inachevé, qui déjà commence à vivre sa vie virtuelle et à nous échapper. Comme le Golem de Prague, Molenbeek c’est d’abord l’histoire d’un mythe et les mythes sont des constructions complexes renvoyant à des inquiétudes et des urgences qui en disent infiniment long sur notre manière d’appréhender le réel et notre disponibilité à l’affronter au quotidien.

On ne cédera jamais à la peur et aux terroristes ! martèle-t-on. Il suffit de se promener au cœur du 1080, de palper l’amertume de certains de ses habitants pour réaliser que ce n’est déjà plus une réalité. Parce qu’en somme, les exaltés du djihad y ont remporté leur plus sournoise victoire. Avec la stigmatisation massive de toute une population, nous leur avons cédé déjà une bonne part de notre faculté de relever le défi islamo-terroriste sans nous diviser et sans perpétuellement nous mentir sur notre rapport aux autres et à nous-mêmes.

→ (1) Dernier ouvrage paru : "Molenbeek, Mythe et réalité, Autopsie d’une mythologie commode", Paris, Éditions Balland, 2017.
→ Titre et intertitres sont de la rédaction.