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Un témoignage d'Irène, une étudiante de 21 ans qui vit à Paris.

Un matin comme un autre au lycée, j’étais à côté d’elle, au vestiaire, en train de me préparer pour le cours de sport. Mes yeux regardaient son ventre, ses côtes, bien visibles, qui formaient des dunes rapprochées, sous sa peau blanche et douce. J’ai croisé ses yeux azur, presque transparents. J’y ai déposé toutes les questions et les incertitudes que la vue de son corps, ce matin-là, avaient suscité en moi. C’était à elle de rompre ce silence étrange :

"Irene, selon toi, je suis trop grosse ?", demande-t-elle angoissée. Comme si ma réponse avait pu changer quelque chose dans sa vie.

Étonnée, énervée par la totale absurdité de sa question, j’ai dû regarder la réalité en face. Angelica, une de mes potes proches avait un gros problème : l’anorexie.

Un corps qui atteint ses limites

Une des choses qui nous préférions faire, c’était manger ensemble après les cours. Pendant ces repas, j’ai remarqué son attention toujours plus forte aux calories qu’elle ne voulait pas laisser entrer dans son corps.

Au début, je pensais que c’était un effort pour maigrir un peu, mais elle réduisait toujours plus, elle ne mangeait que des salades. Sans rien ajouter. Mes réactions étaient discrètes mais directes, je l’invitais à ne pas se prendre la tête pour son corps, je l’encourageais en disant que, pour moi, elle était très belle. Avec l’anorexie, il y a un énorme décalage entre une volonté rationnelle, consciente, de ce qu’il faudrait faire et une autre volonté, tyrannique. Mes remarques étaient dévorées par la seconde.

Le jour où elle m’a dit : “Aide-moi, je veux en sortir”

Son corps commençait à changer sous mes yeux. Au printemps, elle a décidé d’aller à la salle de sport tous les jours, parce qu’elle voulait être en grande forme pour l’été. Son corps commençait à atteindre ses limites. 43kg, 42kg… Comme un compte à rebours. Je ne pouvais plus la voir s’autodétruire.

Quel était mon rôle ? Je ne voulais pas être comme une mère qui lui reprocherait son comportement, mais pas m’y plier non plus. La solution était de parler, trouver la cause, j’ai commencé à vivre sa condition comme un défi duquel nous pouvions sortir gagnantes. Une étape importante a été de reconnaître ensemble sa fixation sur son poids comme quelque chose d’anormal.

Un après-midi, je l’ai invitée chez moi. J’avais seulement envie de me promener avec elle, de l’écouter et de voir si elle avait la force de se montrer dans toute sa faiblesse devant moi. Le soleil allongeait les ombres de nos corps, son ombre, mince, toujours plus déformée. Elle n’était pas déprimée ou particulièrement triste, mais j’ai décidé de lui poser quelques questions pour aller plus en profondeur.

"Irene, aide-moi, je veux en sortir, mais j’ai la sensation d’être dans des sables mouvants. Quand je suis toute seule chez moi, j’ai des pensées obsessionnelles. Je commence à avoir des problèmes pour étudier."

Trois semaines d’hospitalisation

J’ai passé plus de temps avec elle, à travailler. Elle est allée voir une psychologue et une diététicienne. Mais les choses ne changeaient pas. 37kg. J’étais frustrée, notre défi se montrait plus long que prévu.

Pendant l’hiver, c’est devenu difficile à gérer. On se disputait. Elle faisait exactement le contraire de ce que je lui disais. Elle ne voulait plus m’écouter. La psy avait découvert que son anorexie était le symptôme d’un trouble obsessif-compulsif. J’ai eu peur d’avoir deux amies "différentes" : celle que j’avais connue le premier jour d’école et celle avec laquelle je cherchais à combattre.

Elle a été hospitalisée trois semaines dans un hôpital psychiatrique. J’ai réussi une seule fois à y aller, mais je l’appelais chaque jour.

Je la sentais plus tranquille et confiante, je lui racontais la vie de l’école, la vie qu’avant sa maladie nous avions partagée. La vie qu’après trois semaines et plusieurs médocs nous avons recommencé à vivre ensemble. Elle est sortie différente, sans aucune confiance en elle.

On a retrouvé l’énergie de lutter ensemble. Être sortie de l’hôpital, c’était symboliquement un signal de renaissance. Aujourd’hui, même si elle est encore troublée, son poids est régulier, le compte à rebours est terminé et je suis sûre qu’avoir partagé sa maladie avec moi a joué un rôle, pas seulement pour elle, pour nous deux.