Opinions
Une chronique de Xavier Zeegers (1).


J’ai poussé la porte d’une agence funéraire pour y lancer sur un ton guilleret : "Bonjour, je viens pour mes funérailles."

Il paraît que les visites dans les cimetières se raréfient au quotidien mais que lors du jour des Morts le pèlerinage reste vivace. Une fois par an, c’est bien le minimum alors que le festival des citrouilles l’avant-veille est une insulte à la mémoire des défunts. Je pense à eux chaque jour, non pas celui que Dieu fait mais que La Libre m’offre par la lecture attentive de sa nécrologie dont les mauvaises langues disent qu’elle dresse l’inventaire des désabonnés absents. "Un vieux croise un landau, il va vers son néant alors que l’enfant en sort", écrit joliment Sylvain Tesson. L’ennui, c’est que les dates de naissance des défunts se rapprochent insidieusement de la mienne mais comme disent les Bretons, quand la mer monte, tous les bateaux s’élèvent également. Voilà pourquoi, à l’heure où les ombres s’allongent, pareil à Gribouille qui se jette à l’eau pour conjurer la pluie, j’ai poussé tout à trac la porte d’une agence funéraire proche pour y lancer sur un ton guilleret : "Bonjour ! Je viens pour mes funérailles…"

Certes, il y avait un brin de provocation dans cette jovialité assumée, mais le patron perçut d’emblée sous cette posture bonace ma démarche sous-jacente, et ne me remballa pas au prétexte que je ne semblais pas à l’article de la mort. Il est payé pour savoir qu’elle peut surgir comme un voleur, ou se tenir en embuscade même dans les moments de grâce. Son accueil fut donc parfait et j’en fus soulagé : voilà, le premier pas est fait, j’ai sauté du tremplin, adressant à la faucheuse un très ferme bras d’honneur. Elle me prendra in fine mais pas en traître. Je me sentis soudain léger, presque euphorique : c’est moi qui tiendrai la barre, debout jusqu’au bout. Sur ce, il m’invita à… m’asseoir, et nous eûmes d’emblée une conversation du meilleur aloi. J’évoquai la sagesse de mon parrain qui m’impressionna tant jadis. Il avait tout réglé méticuleusement, acheté le caveau avec son épouse, réfléchi à la manière d’annoncer son départ via un courrier destiné aux assureurs, à sa banque, au notaire. "Je suis au regret de vous annoncer mon décès…" L’humour plus fort que la mort, chapeau ! "Cela fait sens", me dit le gérant, prenant note de mes volontés en vue du passage vers l’autre rive, selon une parole célèbre. Qui m’irrite, car les horizons sublimes que proposent les religions et leur promesse d’une seconde vie n’ont jamais ramené sur la moindre plage un seul naufragé disparu. À quand une révolution culturelle qui nous sortirait des vieux schémas ? À Sumatra, j’ai traversé un village en fête, tout en blanc, pour un enterrement qui dura trois jours. Le gai-mourir en somme. Mais allez proposer cela à des parents qui perdent leur enfant ! Notre dialogue navigua à la surface des flux vitaux. Nous évoquâmes nos… joies de vivre, il me fit part de sa passion pour le théâtre, étant aussi acteur. Je songe - clin d’œil à Shakespeare et son mythique "Out, out, brief candle" (Macbeth, acte V scène 5). Il évoque ses parents désemparés par son choix de carrière. "Mais quand on a le goût du service, en rendre à ceux qui sont en plein désarroi, les accompagnant pour ne pas se perdre dans un tunnel obscur, faut-il s’excuser ?" Sûrement pas ! J’évoque mes bonheurs de lecture, d’autant plus que nous arrivons à la cerise sur le gâteau : l’envol poétique pour la nécro, ce point d’orgue. Je sors mon artillerie, cela fuse et il s’en amuse : "Cela peut aider des clients !" J’hésite entre François Cheng, Omar Khayyâm, Michel Audiard et Frédéric Dard : "Je suis un vieux fœtus blasé. La vie m’aura servi de leçon. Je ne recommencerai plus." Voilà qui nous changera de Jean d’Ormesson : "Je vous envoie un P.-V. de tout cela, vous me confirmerez par écrit ?" Tope-là, on se reverra. "Il faut vivre de manière à ce que même les employés des pompes funèbres pleurent à votre enterrement", disait Pierre Dac. Une bien belle manière de finir en beauté, alors chiche ? En attendant, rentrant chez moi, je m’achetai un gros éclair au chocolat, me fis un cappuccino et gâtai mon chat. La vie peut être si belle.

(1) xavier.zeegers@skynet.be