Opinions

Par Jean-Pol Poncelet, ancien ministre de la Défense, membre de l’Académie royale de Belgique

Après votre visite à Hiroshima, pouvez-vous vraiment encore imaginer un seul instant que nos militaires puissent un jour être les complices d’un raid atomique dévastateur décidé à Washington par un Donald Trump totalement imprévisible ? Comment admettre dès lors que l’option d’une "double capacité opérationnelle" soit encore envisagée par la Belgique s’agissant des nouveaux avions dont le gouvernement a décidé de doter la Force aérienne?

Cher Monsieur le ministre,

Le témoignage de votre récente visite à Hiroshima m’a touché.

"On n’en sort pas indemne", dites-vous très justement. Comme vous-même, j’ai un jour fait le voyage. Depuis toujours, je crois, je l’avais ardemment désiré. Mon éducation, mes références familiales, ma formation scientifique et technique, mon parcours professionnel et mon engagement politique, mon passage à la Défense, mon admiration pour le Japon, tout s’ajoutait pour en faire une très forte exigence, une indispensable étape de ma vie. Elle a eu pour moi d’autant plus de sens que, le moment venu, j’ai eu le privilège de partager visite et émotions avec mon fils aîné.

Après Hiroshima, rien ne pourra jamais justifier le recours à un engin aussi diabolique qu’une arme nucléaire. Votre engagement à œuvrer pour mettre fin aux essais nucléaires et à la prolifération des armes atomiques vous honore. Il est non seulement légitime, il est impératif. Absolu.

Fort heureusement, la Belgique ne s’est jamais lancée elle-même sur la voie de l’armement nucléaire. Alors qu’elle avait la connaissance, disposait de la ressource et à l’époque jouait un rôle international de premier plan, elle aurait pu y penser. Elle a très justement privilégié l’usage pacifique de cette source d’énergie fondamentale au bénéfice de son économie et de son bien-être. Aujourd’hui au cœur de l’action diplomatique, vous avez l’opportunité –que dis-je, l’impérieuse exigence– de poursuivre sur la voie ainsi tracée par vos prédécesseurs.

Le choix des avions F-35 avec "double capacité opérationnelle"

Le Traité sur la non-prolifération des armes nucléaires engage également les États parties, dont la Belgique, à prendre des mesures efficaces dans la voie du désarmement nucléaire. Le royaume n’étant heureusement pas doté de l’arme, il trouve ainsi l’occasion d’offrir une contribution très concrète à la grande ambition du Traité. La bombe, qu’un universitaire engagé avait si opportunément qualifiée de "machine infernale", menace d’extinction la planète entière. Comment admettre dès lors que l’option d’une "double capacité opérationnelle" soit encore envisagée par la Belgique s’agissant des nouveaux avions dont le gouvernement a décidé de doter la Force aérienne? Après votre visite à Hiroshima, pouvez-vous vraiment encore imaginer un seul instant que nos militaires puissent un jour être les complices d’un raid atomique dévastateur décidé à Washington par un Donald Trump totalement imprévisible ? Ce dernier vient d’ailleurs de revoir à la hausse la "posture" nucléaire des Etats-Unis, dont il veut moderniser l’arsenal, et n’exclut même pas l’idée d’une première frappe.

On m’objectera certainement les prétendues obligations de notre participation à l’OTAN. Si l’article V du Traité de Washington, qui sous-tend l’Alliance atlantique, impose bien à ses signataires une exigence de défense collective, il n’établit évidemment pas le devoir de participer à l’atomisation de la planète ! D’ailleurs la "double capacité opérationnelle" ne concerne qu’un nombre très limité d’États parties au Traité. Pourquoi donc la Belgique doit-elle en être, et, surtout, le rester, au moment où elle adapte ses moyens et ses ambitions ?

Par ailleurs, au cours des dernières années, et contre toute attente, l’action diplomatique de l’Union Européenne a été essentielle à la conclusion de l’accord international intervenu avec l’Iran, qui a pris et respecte des engagements fermes en matière nucléaire. Demain au Conseil de sécurité de l’ONU, quelle crédibilité auront les démarches belges en soutien du désarmement nucléaire, de l’interdiction des essais, de la non-prolifération et de la paix, si en même temps nous n’excluons pas absolument l’éventualité d’être un jour nous-mêmes acteurs, partenaires ou complices d’un autre Hiroshima ?

Ayez ce courage, Monsieur le ministre

On marche sur la tête. Continuer aujourd’hui, au cœur de l’Europe, à envisager activement une option nucléaire militaire tout en bannissant l’usage civil de l’énergie nucléaire est insensé. C’est à la fois faire le jeu des régimes autoritaires qui revendiquent le droit à l’arme diabolique au nom d’une prétendue sécurité et se dérober à des engagements climatiques essentiels à la survie de l’humanité.

Votre déjà longue carrière politique, votre expérience et vos grandes qualités personnelles donnent aujourd’hui à votre action diplomatique une grande légitimité. Il y a cinquante ans, un de vos prédécesseurs prestigieux, Pierre Harmel, proposait sa célèbre double approche, une doctrine qui continue à résonner dans les couloirs de l’OTAN, dont elle a pour toujours inspiré la "posture". Le moment est venu pour vous, s’agissant cette fois de l’arme nucléaire, de marquer également votre époque, de prendre l’initiative audacieuse qui fera de vous, pour la postérité, un homme d’État reconnu et consacré. Je formule le vœu sincère que vous en ayez le courage. Et que vous réussissiez.

Soyez assuré, cher Monsieur le ministre, de mes encouragements très cordiaux.


-> Titre et chapeau sont de la rédaction