Mort d'un dissident

Marc MOLITOR Publié le - Mis à jour le

Opinions

La vie du physicien Vassili Nesterenkode, alors membre important de l'establishment nucléaro-militaire de l'Union Soviétique, a basculé le 26 avril 1986, après l'explosion du réacteur numéro 4 de la centrale de Tchernobyl. Il prend alors conscience de l'ampleur du drame et met toute son énergie pour essayer d'en prévenir les effets. Devant le secret que les autorités maintiennent, leur refus de prendre les mesures élémentaires nécessaires d'évacuation et de prophylaxie, et malgré les menaces qui lui sont adressées, il rameute, se bat, tente de convaincre. Il prévient discrètement des collègues polonais, ce qui permettra à ces derniers de mettre immédiatement en oeuvre une mesure préventive d'administration d'iode, qui épargnera aux Polonais l'épidémie de cancers de la thyroïde qui touchera les Biélorusses.

Ensuite, passé la phase aiguë de la lutte contre les effets immédiats de la catastrophe, qui lui a coûté sa santé, et finalement sa vie et celle de bien d'autres, il décide de mettre tout son savoir et son énergie au service des populations les plus menacées par les effets à long terme de la radioactivité. Avec quelques collaborateurs, il crée l'institut Belrad. Ils sillonnent les zones contaminées, et relèvent en permanence les niveaux de contamination qui affectent les populations le plus touchées, avec une priorité pour les enfants.

Les années qui ont suivi la catastrophe, une partie des médecins de terrain et des élites scientifiques des républiques touchées basculent et s'engagent résolument dans la défense de leur population. Sur le terrain, ils constatent la multiplication des pathologies qui affectent les populations atteintes par les retombées de la catastrophe.

Ce travail de Nesterenko et l'ensemble de ces constats indépendants vont petit à petit provoquer une fracture avec le pouvoir et son establishment scientifico-nucléaire, d'abord moscovite, et plus tard national après l'indépendance des anciennes républiques russe, biélorusse et ukrainienne. Et puis avec les organisations internationales, au premier rang desquels l'AIEA, l'agence Internationale de l'énergie atomique, officiellement saisies par le pouvoir soviétique pour évaluer la situation, déterminer les normes à retenir et suggérer les mesures à prendre.

L'AIEA, l'OMS et plusieurs "experts" à double ou triple casquette, tel le français Pierre Pellerin, compromis dans la dissimulation de l'impact de Tchernobyl en France, se sont d'abord attachés à minimiser l'impact immédiat de la catastrophe et à combattre ce réseau de scientifiques "rebelles".

C'est que, à l'Ouest autant qu'à l'Est où les opinions publiques comptent encore peu dans les décisions, le "Tchernobyl disaster" tétanise l'industrie nucléaire, les milieux scientifiques et techniques qui lui sont liés, les agences et forums (dotés de moyens) liés à la promotion et au contrôle de cette industrie, et les états puissamment engagés dans le nucléaire au premier rang desquels la France. La gestion post-Tchernobyl va devenir un enjeu majeur, politique, scientifique, social, médicale technologique, financier et surtout d'information et de communication. Soucieuse de ne pas entraver le développement de l'énergie nucléaire, puisque c'est sa mission première, l'AIEA tiendra très vite des propos rassurants sur la nécessité et la possibilité de poursuivre sans danger l'exploitation des autres réacteurs de la centrale de Tchernobyl, avant de devoir se dédire plus tard devant l'évidence, et de se joindre à l'Europe inquiète pour exiger la fermeture des autres réacteurs.

Après de premières dénégations très vives, il a bien fallu finir par admettre la réalité des milliers de cancers de la thyroïde. Aujourd'hui, plus personne ne les conteste, les officiels se permettant de les qualifier de "bons" cancers, curables, sans égard pour la qualité de vie ravagée des victimes de ce cancer qui exige une attention et des soins permanents.

Mais il s'agit d'encore plus que cela. L'activité des travaux de Vassili Nesterenko et d'autres, dont Iouri Bandajevski, vont mettre en évidence une question qui va devenir un enjeu majeur, celle des effets à terme des faibles doses de radioactivité. Jusque-là, l'attention se portait surtout sur les conséquences néfastes des fortes doses de radioactivité, encaissées par des victimes très proches d'un accident, une approche inspirée surtout des précédents d'Hiroshima et de Nagasaki. Or il s'agit là essentiellement d'irradiation "externe", forte, consécutive à un flash nucléaire puissant. Les retombées radioactives en sont cependant des centaines de fois inférieures à celles de Tchernobyl. La contamination Tchernobyl procède, elle, par voie d'irradiation "interne", consécutive à l'inhalation ou ingestion chronique d'isotopes radioactifs. Dans un tel cas, l'"émetteur" toxique se fixe dans un point de l'organisme qu'il irradie en permanence de ses rayons destructeurs, sur quelques millimètres. Appliquer le premier modèle pour estimer des dégâts dans le cas du second n'est pas correct.

La question de l'impact à long terme des doses plus faibles d'irradiation interne va donc s'avérer très gênante pour l'industrie nucléaire (outre le problème spécifique des retombées des essais militaires atmosphériques).

Ceci explique-t-il cela ? En tout cas dès que cette question a commencé à se poser clairement, dès que des études épidémiologiques ont mis en évidence la multiplication de pathologies diverses, cancéreuses et non cancéreuses, au sein des populations contaminées, et dès que des liens ont commencé à être établis entre ces pathologies et la contamination des malades par la radioactivité de radio-isotopes inhalés et surtout ingérés via l'alimentation, une large panoplie de moyens ont été utilisés pour dévaloriser ces recherches ou faire taire leurs principaux animateurs, parmi lesquels Vassili Nesterenko (1)

Orienter les financements ou l'offre de matériel moderne vers les recherches et les chercheurs complaisants, composer les groupes de travail en excluant les gêneurs, refuser de prendre en compte les études qui ne soient pas officiellement communiquées par les gouvernements, ou encore celles qui ne sont pas traduites en anglais (souvent aux frais du chercheur !), dévaloriser les travaux des gêneurs ou - quand il faut bien les examiner - chercher à tout prix la moindre petite erreur de procédure dans des protocoles parfois contestables, c'est-à-dire chercher à tout prix à les démolir : ce n'est qu'une partie des moyens utilisés. Certains ont vu leurs laboratoires fermés ou privés de tout moyen, d'autres se voyaient simplement interdire de chercher dans tel sens, d'autres encore pouvaient explorer les nouvelles pathologies mais se voyaient interdire de faire le lien avec Tchernobyl, sous peine d'ennuis pour leur carrière. Rappelons que dès l'origine, le Politburo soviétique avait strictement interdit aux médecins d'associer n'importe quelle pathologie, sauf les très aiguës, aux retombées de Tchernobyl, et que les relevés des doses de radioactivité ont disparu. Une telle situation expose d'ailleurs les travaux épidémiologiques concluants (comme ceux d'Okeanov, par exemple) à la critique des experts "officiels" qui répliquent : puisqu'on ne connaît pas ou pas bien les doses reçues à l'origine par tous ces gens, on ne peut en établir de façon fiable le lien avec Tchernobyl. Le tour est joué. Et lorsque des études empiriques d'échantillon établissent de tels liens, leur auteur, Bandajevski dans ce cas, qui avait aussi dérangé le pouvoir biélorusse en stigmatisant l'affectation des fonds de recherche, s'est retrouvé plusieurs années incarcéré après un procès bidon.

Les recherches sur les effets génétiques à long terme des faibles doses, à travers la catastrophe de Tchernobyl, sont aussi une question très sensible qui perce difficilement. Pourtant ils ont été clairement évoqués lors du colloque organisé en 2006 à Bruxelles par l'agence fédérale de contrôle nucléaire.

C'est ainsi que lorsqu'on met ensemble ce puzzle de centaines et centaines de travaux, études, recherches, chiffres partiels, données incomplètes sur les maladies et les décès, le tableau qui transparaît des conséquences de la catastrophe de Tchernobyl, est accablant. Ce sont de centaines de milliers de victimes très probables qu'il faut parler, à ce jour. Et ce n'est pas terminé, les délais de latence sont parfois tels que de nombreuses victimes seront sans doute encore à déplorer.

D'autant plus qu'il n'est pas question aujourd'hui de revenir sur les décisions d'évacuation, qui auraient dû être de beaucoup plus grande ampleur, surtout en Biélorussie. Vassili Nesterenko en restait convaincu, comme il nous l'avait encore confirmé lors d'un récent colloque à Lyon, en mai dernier. Mais la situation politique, économique, budgétaire et sociale du pays rend encore impraticable un tel projet.

Beaucoup se conjuguent pour tenter d'étouffer ou minimiser la perception de ce désastre qui continue. Cette conjonction Est-Ouest d'un nouveau genre a produit ses nouveaux dissidents. Vassili Nesterenko était l'un d'eux.

Marc MOLITOR

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