Opinions Une chronique d'Eric de Beukelaer.

Souvenir… Au hasard d’une pérégrination de vacances, je me suis retrouvé un matin devant la tombe de David Servan-Schreiber. C’était le lendemain de ses funérailles. La dalle mortuaire était inondée de fleurs. Celles-ci commençaient à faner. Il n’y avait personne dans le petit cimetière. Depuis l’église adjacente, l’orgue jouait des airs joyeux. La mort du célèbre médecin - dont le livre "anti-cancer" inspira des milliers de malades - couvrait encore la "une" des magazines. Et pourtant, il commençait déjà sa traversée de l’oubli.

La mort dévore jusqu’à la mémoire de notre passage sur terre. Chacun de nous en fait l’expérience, bien avant de rejoindre la tombe. Illustration comique… Le séminaire où je loge loue des ‘kots’ à des étudiants. Le matin, au petit-déjeuner, j’en retrouve toujours l’un ou l’autre. Un jour, je les écoutais discuter entre eux de photos qu’ils avaient postées sur un réseau social. Je ne comprenais rien à leurs manipulations numériques et eux en parlaient avec naturel et entrain, par-delà ma présence. Je me suis senti telles ces grands-mères que l’on laisse en marge des discussions familiales. Comme si elles n’étaient déjà plus tout à fait de ce monde. Un avant-goût de la mort, en quelque sorte…

Rebelote, il y a quelques semaines - quand mon filleul de dix ans a vu mon Blackberry et s’est exclamé : "Hééé, un ancien GSM ! Je n’en avais jamais vu"… Mon neveu contemplait l’engin, avec la même curiosité que moi, devant une vieille voiture anglaise. Et dire que - quinze ans plus tôt - j’impressionnais mon entourage avec ce téléphone, alors à l’avant-garde du progrès. Nous sommes tous en voie d’obsolescence programmée.

Biologiquement, nous n’avons qu’une seule certitude : nous sommes nés pour - un jour - mourir. Si tel est l’unique horizon, il est vrai que la vie a quelque chose de pathétique.

Il existe cependant une autre perspective : non pas vivre pour mourir, mais mourir pour vivre. Toutes les authentiques traditions spirituelles - croyantes, agnostiques ou athées - superposent au regard matériel une visée spirituelle. Celle-ci murmure à notre âme : chaque jour, apprends à mourir pour être plus vivant.

Je me souviens d’un songe. J’avais huit ans et - à l’époque - j’étais terrorisé à l’idée d’un jour mourir. Dans mon sommeil, je vis un garçon à peine plus jeune que moi. Il me contemplait de derrière un cercle de feu - que j’identifiai comme représentant la mort. Le gamin me tendit les mains en disant : "Viens, cela ne fait pas mal." J’ai pris ses mains. J’ai traversé le cercle de feu. Et je me suis réveillé en n’ayant plus jamais peur de mourir. La vie est passage. L’important, c’est l’intensité de la traversée. Si je crois en une vie après la mort - dont je ne sais rien, ou pas grand-chose - c’est parce que je me bats pour une vie avant la mort. Etre plus vivant à chaque instant et en tout lieu - voilà le défi de notre condition humaine. Cela nous concerne tous. Même les plus humbles.

Il y a quelque temps, je célébrais l’Eucharistie et observais la détresse d’un mendiant mentalement limité. Il était perdu dans l’église. Alors, un autre mendiant le prit par le bras, lui parla et lui donna même une pièce de monnaie. Du statut d’assisté, l’aidant devenait assistant. Quelle victoire pour l’humanité. Etre plus vivant à chaque instant et en tout lieu. Cela nous concerne tous. Même les plus talentueux. Voici peu, je prêchais deux journées de retraite à un groupe de patrons d’entreprises. Je leur ai proposé de retrouver le regard de leurs douze ans et de visionner avec moi le vieux film de Franco Zeffirelli sur saint François d’Assise. L’histoire d’un golden boy, qui se dépouille de tout, pour renaître à la vie. "Si le grain de blé tombé en terre ne meurt pas, il reste seul; mais s’il meurt, il porte beaucoup de fruit." (Jean 12, 24)