Opinions
Une chronique de Jan De Troyer. 
 

Plus de 21 000 visiteurs ont participé dans l’ex-garage Citroën, quai des Péniches, au week-end d’ouverture du futur musée bruxellois d’art contemporain "Kanal-Centre Pompidou". A quelques mois des élections communales, ce succès doit enchanter le chef du gouvernement bruxellois Rudi Vervoort. Mais du côté flamand, l’enthousiasme pour ce projet reste plus limité. Le constat que Kanal paiera dans les dix années à venir 2 millions d’euros par an au Centre Pompidou qui décidera seul à Paris quelles collections seront montrées à Bruxelles renforce la méfiance flamande.

Dans son discours d’inauguration, la ministre française de la Culture, Françoise Nyssen, a parlé lyriquement d’une "aventure européenne". Avec plus de recul, le respectable "Frankfurter Allgemeine" évoque une "filiale du Centre Pompidou", une perception qui ne va pas consolider l’image de Bruxelles, ni en Flandre ni à l’étranger.

Pour justifier la docilité bruxelloise aux experts culturels parisiens, on a pointé du doigt les suspects habituels, c’est-à-dire la N-VA. La secrétaire d’Etat à la Politique scientifique, Zuhal Demir (N-VA), responsable des musées fédéraux, a refusé de prêter des collections fédérales à Kanal-Pompidou, obligeant ainsi l’institution à se tourner vers la France. Mais même au Sud, on critique le manque total de concertation des Bruxellois et la N-VA n’a pas été la seule à émettre des réserves sur ce qu’on pourrait qualifier de colonisation culturelle au sein de la capitale européenne.

Pas un seul représentant du gouvernement fédéral n’est venu à l’inauguration du nouveau musée. Même Didier Reynders, l’homme fort du MR à Bruxelles, était absent. Les observateurs flamands se sont donc posé des questions. Fallait-il vraiment vendre son âme pendant dix ans ? La politisation de l’équipe de direction - pour gérer un musée commandé par le Centre Pompidou et largement paralysé au cours des longs travaux de reconversion de l’ancien garage Citroën - saute aux yeux. Parmi les salariés, on retrouve Jean-François Leconte, ex-chef de cabinet de Didier Gosuin, Baptiste Delhauteur, ex-chef de cabinet adjoint de Rudi Vervoort, ainsi que son ancien chef de cabinet, Yves Goldstein, promu grand manitou de Kanal-Pompidou. Or, M. Goldstein n’est pas réputé être un spécialiste de l’art contemporain. Sa position de leader du PS schaerbeekois pourrait expliquer cette nomination.

Dans une commune à forte présence musulmane, Goldstein, d’origine juive, avait peu de chances de mener le PS à la victoire électorale, d’autant qu’il avait déclaré au cours d’une table ronde que 90 pour cent des adolescents schaerbeekois "considèrent les terroristes de Paris comme des héros". Il lui fallait donc une porte de sortie en lieu et place du mayorat.

L’ironie veut que ce soit le ministre flamand de la Culture Sven Gatz qui a accordé une subvention aux synergies de Kanal avec les institutions culturelles bruxelloises. Cela ne suffira pas pour dissiper la crainte que Kanal-Pompidou puisse avaler tous les subsides et assécher le monde culturel bruxellois. Sven Gatz a d’ailleurs dit que Kanal-Pompidou pourra puiser dans les collections des musées flamands.

La dépendance de Paris continue pourtant à freiner la passion flamande pour Kanal-Pompidou, tout comme l’attitude de faire cavalier seul de la Région de Bruxelles-Capitale. Avec un peu de diplomatie et de discernement des sensibilités politiques, on aurait pu obtenir un apport artistique des collections fédérales. On aurait pu séduire les Flamands par une position au sein de la direction de Kanal. Dans l’état actuel des choses, le "Flamand de service" au sein du conseil d’administration s’appelle Willem Elias, connu en Flandre pour les déclarations misogynes qui lui ont valu une suspension comme professeur à la VUB. Pas le meilleur choix.

Et au lieu de payer le Centre Pompidou pour étaler les trophées artistiques français, on aurait pu stimuler la créativité du monde culturel bruxellois par une injection de deux millions d’euros par an. Une occasion manquée, selon Dirk Snauwaert, directeur du Centre d’art contemporain Wiels. Il a envoyé quatre propositions de coopération à Kanal-Pompidou sans jamais recevoir la moindre réponse. C’est très révélateur.