Opinions

Dans le débat entre musulmans et non-musulmans mené dans plusieurs pays européens, dont la Belgique, on assiste malheureusement, durant ces dernières années, à un certain durcissement des positions, des deux côtés.

D’un côté, on s’interroge : "Que deviendront nos grandes villes quand la majorité de leurs habitants seront musulmans ? Ne vont-ils pas alors imposer les lois de l’islam à la place des lois belges, menaçant alors le consensus social minimal ?"

Les musulmans, quant à eux, ne sont pas moins inquiets, face à l’aggravation de l’islamophobie. Ils sont nombreux à ne pas trouver de travail, en partie par manque de qualification adéquate, mais aussi à cause des discriminations. Cette situation crée de l’amertume, voire de la révolte à l’égard de la société. A cette frustration d’ordre socio-économique s’ajoute souvent un mécontentement d’ordre religieux exploité, il est vrai, par certains fauteurs de troubles.

Un exemple parmi d’autres concerne encore et toujours l’interdiction du foulard dans la plupart des écoles. La décision récente d’interdiction générale prise par une majorité des conseillers communaux de Charleroi pour les écoles communales, y compris dans le secondaire supérieur, est perçue comme un nouveau signe d’intolérance à l’égard de la culture et de la religion musulmanes. Les politiciens qui prennent de telles décisions d’interdiction générale en sont-ils assez conscients ? Bien sûr, la communauté concernée se pliera, une fois de plus, devant la majorité, mais la révolte gronde dans les cœurs, et c’est se faire illusion que de penser que "ça passera" sans laisser des cicatrices.

L’argument idéologique le plus souvent utilisé est-il le plus indiqué ? "Le foulard islamique est contraire à l’égalité entre hommes et femmes", dit-on, "nous ne pouvons pas céder sur un point aussi fondamental de notre civilisation". C’est ne pas tenir compte du fait que la plupart de ces filles font ce choix en toute liberté et ressentent donc cette interdiction comme contraire à nos principes déclarés de liberté de conscience et de neutralité de l’Etat par rapport aux religions. Cette contradiction entame notre crédibilité. Si, par contre, dans une école, la question du voile cause des troubles que le corps professoral ne parvient pas à apaiser autrement, alors l’interdiction me semblerait mieux justifiée et mieux admise. De même, s’il n’y a plus que quelques écoles qui l’autorisent encore, il y a un problème de ghetto qui a été créé par toutes les autres. Cela devrait être discuté avec la communauté musulmane comme un problème pédagogique, et non idéologique.

Quelles que soient nos difficultés de comprendre une pratique religieuse, le problème est que l’interdire (même formulée dans les écoles comme interdiction "de tout couvre-chef", mais dont l’intention réelle ne trompe personne) provoque chez les musulmans un sentiment de n’être pas respectés dans leur religion, et donc une agressivité à l’égard de cette société jugée intolérante. Cela produit donc le contraire même de ce qu’on vise.(1)

On aurait tort de minimiser la gravité de l’impact psychologique et symbolique de telles mesures coercitives, en particulier sur des jeunes vivant dans des quartiers devenus malheureusement des ghettos. Faut-il s’étonner si, de temps à autre, à Bruxelles ou Anvers, la marmite explose contre la police ? Tout récemment encore, à Grenoble, des dizaines de voitures ont été incendiées en une seule nuit et la police a même été attaquée avec des armes. De telles explosions de violence ne sont possibles que sur un terreau de colère rentrée.

Un des facteurs de cette colère est le sentiment que notre société est contre l’islam, et cette idée est confortée par le fait que les médias présentent trop souvent l’islam comme un bloc violent et antiféministe. Ceci provoque une crispation identitaire contre "l’Occident" vu à son tour comme un bloc ennemi depuis toujours. Ce qui est inquiétant, c’est que ces phobies qui s’alimentent l’une à l’autre tournent en incapacité de voir encore le positif chez "les autres". Car, à côté de l’islamophobie, s’est installée malheureusement une "occidentophobie" qui me paraît tout aussi inquiétante. Nous pouvons et nous devons faire comprendre aux musulmans qui ont choisi de vivre dans notre pays que la citoyenneté qui leur a été accordée implique une pleine loyauté à l’égard de leur patrie d’adoption. Donc pas seulement le simple respect de nos lois, mais aussi un esprit de solidarité et de responsabilité à l’égard du pays, et une franche collaboration avec tous pour maintenir la cohésion sociale et construire notre avenir commun. Bref, le contraire de l’attitude de certains leaders qui alimentent des comportements de négativité et d’agressivité systématiques.

A côté de ceux qui cherchent la confrontation, il y a tous ceux qui croient qu’un autre monde serait possible, à condition qu’on le veuille vraiment, car cela prendra du temps et nécessitera des efforts importants des deux côtés. Seul un dialogue patient et respectueux pourra venir à bout de nos difficultés à nous comprendre et à nous accepter avec nos différences. Il serait illusoire de penser que nous pourrons vraiment parvenir à vivre ensemble dans la paix sans une véritable et sincère reconnaissance mutuelle.

Les plus petits gestes, les plus petites initiatives marquant le respect pour autrui peuvent faire beaucoup plus que les discours. Il existe toutes sortes d’initiatives interculturelles ou interreligieuses : débats, repas de fête, visites des lieux de culte, écoles ou camps de la paix et toutes sortes d’activités éducatives pour les enfants ou les adolescents visant à ouvrir les esprits et les cœurs aux autres cultures, etc. Ce n’est peut-être pas grand-chose apparemment, mais c’est fondamental et devrait être beaucoup plus soutenu, financièrement et médiatiquement.

Car on ne se connaît pas assez, on ne se parle pas assez, on ne se rencontre pas vraiment et les dialogues sont trop souvent des monologues répétitifs où l’on veut persuader le public qu’on est "tolérants". Mais aucun discours n’est utile s’il n’est pas accompagné d’échanges en direct, d’homme à homme et loin des caméras.

C’est dans ces relations humaines toutes simples, mais vitales, que chacun peut plus aisément reconnaître l’autre dans son humanité, par-delà les désaccords, respecter et accepter l’autre dans sa différence, tel qu’il est et non pas tel qu’on le voudrait selon les critères de notre culture jugée supérieure à celle de l’autre. C’est cette relation dans l’égalité, la liberté et la fraternité qui permet d’entrer avec empathie dans la vision globale de l’autre, et de voir naître progressivement une confiance mutuelle. Elle nous libère de la bipolarisation en deux camps adverses et de l’enfermement dans des logiques idéologiques où chacun tente de prouver qu’il a raison et refuse dès lors de reconnaître le caractère relatif de sa propre vision.

Dans la mondialisation, dans ce grand mélange de toutes les populations du monde, nous devons faire le deuil d’une culture homogène. Il faut que chaque communauté se sente vraiment reconnue dans sa culture et sa religion, dès lors que l’ordre public n’est pas menacé. Ce n’est certes pas une tâche facile et ceux qui s’y attellent devront souvent ramer à contre-courant, mais c’est la condition pour la paix : passer du multiculturel à l’interculturel !

(1) Je ne parle pas ici des cas où la personne est dans une fonction d’autorité exigeant la neutralité jusque dans l’apparence extérieure. De même, le voile intégral (niqab, burka) me semble peu compatible avec notre système contemporain de sécurité dans lequel les caméras de surveillance jouent un rôle essentiel. Beaucoup de musulmans admettent d’ailleurs que cette coutume renforce la mauvaise image de l’islam. Elle a en fait été créée dans une société anté-islamique où la femme était réduite au rang de servante et de "propriété" au service de son mari. Une discussion patiente avec les autorités musulmanes aurait peut-être pu régler la question sans avoir recours à une loi répressive.

Titre et sous titre sont de la rédaction.