Opinions

Une opinion d'Henri Goldman, rédacteur en chef de "Politique, revue de débats".

L’affirmation musulmane qui résiste à une assimilation est difficile à avaler pour la gauche antiraciste "blanche" qui s’est toujours battue contre les dogmes religieux. Soutenir des "luttes de reconnaissance" musulmanes, c’est trop.

Attentat contre "Charlie Hebdo", attentat antisémite contre une supérette juive et, dans la foulée, plusieurs dizaines d’exactions islamophobes : la séquence qui vient de s’ouvrir met sérieusement à l’épreuve notre "vivre ensemble". Le logiciel d’un certain antiracisme consensuel mis en place à la Libération est en train de voler en éclats. Il faudra le reconstruire sur de nouvelles bases si on veut conjurer le danger d’une véritable guerre civile.

Le racisme existe depuis que l’homme blanc a été confronté aux peuples "indigènes". La fameuse controverse de Valladolid (1550) trancha que les Indiens d’Amérique avaient bien une âme. Ce qui n’empêcha ni l’esclavage ni la colonisation. Mais il faudra encore attendre plus d’un siècle et demi après la Révolution française pour que la Déclaration des droits de l’homme et du citoyen de 1789 ne soit plus seulement "for Whites only".

Pendant ce temps, à l’intérieur de ses frontières, l’Europe était confrontée à la différence religieuse. Elle se focalisait sur un seul groupe, les Juifs, qui furent partout, à des degrés divers, victimes de discriminations voire de violences. Mais on pouvait y échapper par la conversion. Ce n’est qu’au XIXe siècle que l’antijudaïsme chrétien fit place à un antisémitisme à base raciale, auquel il était impossible d’échapper. Cette nouvelle forme pathologique de haine des Juifs s’exprima lors de l’affaire Dreyfus (1894-1906) qui divisa la France en deux.

L’affaire Dreyfus traça les contours de l’antiracisme contemporain dans l’espace culturel français. Dreyfus était un militaire patriote jusqu’au bout des ongles. Sa religion était volontairement discrète, la Révolution française ayant émancipé les Juifs avec la contrepartie qu’ils abandonnent leurs particularismes trop visibles. Cette exigence plus ou moins explicite d’assimilation restera la marque de l’antiracisme à la française. En 1928, en réaction à la montée de l’antisémitisme nazi, naîtra en France la Ligue internationale contre l’antisémitisme (Lica), qui deviendra Licra en 1932 par l’adjonction du "r" de "racisme".

Une lente assimilation…

En 1945, la révélation des crimes nazis va universaliser la conscience antiraciste. Le principe de l’égalité de "tous les êtres humains" sera inscrit dans la Déclaration universelle des droits de l’homme de 1948. Cette évolution aboutit en France à la création du Mouvement contre le racisme et pour l’amitié entre les peuples (Mrap), notamment à partir d’anciens membres de la Licra pour qui le champ de l’antiracisme devait s’élargir à la question coloniale et à ses conséquences. En Belgique francophone, le Mouvement contre le racisme, l’antisémitisme et la xénophobie (Mrax) partagera la même inspiration.

Fait caractéristique : le Mrrax comme le Mrap furent longtemps animés par des personnalités juives issues de la Résistance. L’histoire singulière de cette gauche juive cosmopolite ni religieuse ni sioniste confirma le cadre philosophique de l’antiracisme "à la française" : on mettra en avant la commune humanité et le creuset démocratique qui devrait conduire à une lente assimilation sans contrainte.

Cette caractéristique est datée. En 1966, quand le Mrax prend sa forme actuelle d’ASBL, l’immigration extra-européenne est à ses débuts (1). Les nouveaux migrants qui arrivent alors massivement du Maroc et de Turquie ne disposent d’aucune arme pour défendre leurs droits, n’ayant ni la nationalité belge, ni une connaissance suffisante de la langue, ni une position socio-économique solide qui leur permette de prendre des risques. Or, leur nombre croissant alimente un racisme qui vise désormais principalement ces immigrés-là qui eurent bien besoin, pour s’en défendre, de l’engagement de la partie la plus éclairée de la société d’accueil. Celle-ci mit naturellement en œuvre son logiciel universaliste-intégrateur, sans pouvoir se départir du paternalisme inhérent à cette position.

Années 1970 : le retournement

En 1974, la crise économique mit fin aux possibilités d’ascension sociale des "immigrés" dont beaucoup se retrouvèrent coincés dans les strates inférieures de la pyramide sociale. Puis, dans les années 80 et 90, une nouvelle génération "issue de l’immigration" émergea. Elle est née belge et a grandi immergée dans la culture de ce pays. Elle dispose des armes qui manquaient à la génération précédente pour prendre son sort et ses luttes directement en main. Mais la perspective de l’égalité sociale s’est éloignée, favorisant la montée de revendications de type identitaire. Ce phénomène a été bien analysé par la philosophe américaine Nancy Fraser : les groupes dominés le sont souvent à plusieurs titres et leur chemin d’émancipation combine des "luttes de redistribution" et des "luttes de reconnaissance". Il y a un lien entre les deux : les luttes de reconnaissance prennent d’autant plus de place que les luttes de redistribution n’aboutissent pas.

Cette nouvelle affirmation d’une jeunesse émancipée issue de l’immigration du travail a transformé le champ de l’antiracisme contemporain. Le désir, totalement légitime même s’il ne s’exprime pas toujours selon les règles de la bienséance académique, de cette jeunesse de ne plus déléguer la défense de ses intérêts à des "Blancs" sympathiques débouchera sur quelques conflits de légitimité dont les convulsions du Mrax furent un symptôme. Pour ne rien arranger, l’affirmation musulmane va s’imposer comme une forme de résistance culturelle à une assimilation vécue comme un renoncement. Difficile à avaler pour la gauche antiraciste "blanche" qui s’est toujours battue contre les dogmes religieux. Lui demander de soutenir des "luttes de reconnaissance" musulmanes, c’est pour beaucoup un pont trop loin.

La longue crise du Mrax suggère qu’une certaine forme d’antiracisme a vécu. Il importe désormais de reconnaître le rôle prépondérant des groupes concernés, selon le vieux principe féministe "Ne me libère pas, je m’en charge". Un mouvement antiraciste performant doit pouvoir se déployer selon deux axes convergents : d’une part, à travers des associations de minorités ethnoculturelles qui prennent en charge la lutte pour leurs droits, d’autre part, à travers des grandes organisations démocratiques progressistes (comme les syndicats) qui inscrivent la lutte contre les discriminations à l’intérieur d’un champ plus large de luttes pour l’égalité. On pressent que ces axes ne convergeront pas spontanément. Mais s’ils ne devaient pas y arriver, le pire n’est pas exclu.

(1) Les conventions belgo-marocaine et belgo-turque qui ouvrent la voie à l’immigration de travailleurs de ces deux pays ont été signées en 1964.

Ce texte fait partie d’une dossier "Nouvelles figures du racisme et de l’antiracisme" de 30 pages dans la revue "Politique" (n°88, janvier-février 2015), en librairie depuis vendredi passé. Coordonné par Henri Goldman, Michaël Privot, Jérôme Jamin, Marc Jacquemain, Irène Kaufer, Marco Martiniello, Jean Vogel, Corinne Torrekens, Sarah Demart et Nicole Grégoire y participent. http://politique.eu.org