Opinions
Une opinion de Luc Brabandere, philosophe d'entreprise. Dernier livre paru : "Petite philosophie des mots espiègles" (Eyrolles). 

La traduction automatique n’est pas plus possible que ne l’était l’Esperanto. Arrêtons donc de l’appeler comme cela et parlons plutôt de traduction assistée par ordinateur.

Les séries sont à la mode. Comme vous l’aurez sans doute constaté j’ai succombé à la mode, et cet hiver la mienne est intitulée "Arrêtons de dire n’importe quoi à propos des ordinateurs". L’épisode d’aujourd’hui traite de la "traduction automatique", car là aussi les bêtises lues ou entendues ne manquent pas.

Pour commencer, cette appellation de "traduction automatique" me fâche vraiment. Car pour qu’une traduction puisse être à la fois automatique et fiable il faudrait que notre langue soit aseptisée, décolorée, banalisée, standardisée, peu regardante à l’orthographe, réduite à quelques centaines de mots, codifiée par un minimum de grammaire, structurée de manière simpliste, nettoyée de toute figure de style, bref il faudrait qu’elle soit privée de presque tout ce qui fait sa beauté et son élégance. Il n’y aura de traduction automatique que si nos phrases ne dépassent plus jamais la complexité d’un mode d’emploi pour une machine à café ou celle des tweets de Donald Trump.

Comment peut-on imaginer une seconde qu’une machine puisse percevoir les nuances qui existent entre un imparfait et un passé simple, qu’elle puisse appréhender les subtilités qui distinguent l’humour de l’ironie, discerner les sentiments profonds qu’un auteur distille tout au long de ses pages, apprécier les sous-entendus, les litotes et les métaphores, répercuter toute la richesse ajoutée au texte par la ponctuation ? Comment croire un instant que "Le Bourgeois Gentilhomme" ou "Les mémoires d’outre-tombe" puissent être traduits automatiquement sans perdre le souffle, la créativité et le talent de leurs auteurs ?

Comment traduire le mot "doux"?

La traduction n’est pas un métier, c’est un art. Victor Hugo et Stefan Zweig n’ont jamais été traduits, leurs livres ont été réécrits, ce qui n’est pas du tout la même chose. Et si un ordinateur peut être un bon artisan, il ne peut être un artiste, il n’est pas capable de chef-d’œuvre.

Prenons un mot très courant : "doux". En anglais on peut le traduire de… douze manières différentes ! La première qui vient à l’esprit est "soft" qui en français évoque plutôt le moelleux, le mou, le souple. L’utilisation du mot "soft" est vaste car il peut aussi bien qualifier un oreiller agréable qu’une manière d’être légère ou une approche délicate.

Quand on veut mettre l’accent sur un côté plus sucré ou suave, c’est "sweet" qui sera utilisé. "Sweet" est même devenu la traduction de "bonbon", cette petite douceur servie à la fin d’un repas. Si par contre l’usage du mot doux se veut synonyme de bénin, faible ou clément une troisième traduction est proposée. Un café peu fort sera qualifié de "mild", tout comme une légère fièvre.

Même si George Harrisson composa "My Sweet Lord" après un voyage en Inde, trois autres adjectifs au moins peuvent être utilisés pour qualifier quelqu’un de doux. Cette personne sera dite "gentle" si elle est hospitalière ou aimable, "quiet" si elle est tranquille ou encore "tender" si elle est plutôt fragile, délicate ou sensible.

Et ce n’est pas fini. Un atterrissage en douceur est qualifié de "smooth", le beurre doux est appelé "unsalted", soyeux se dit "silken", la traduction de "douce nuit" reste à discuter et on pourra toujours se demander ce qu’il y a de doux dans un programme informatique pourtant baptisé "soft-ware". Je vous fais grâce de la suite, car vous avez de toutes façons compris où je veux en venir.

Traduire c’est savoir sourire

Car prenons maintenant un deuxième exemple de mot tout aussi courant : "temps". Et c’est reparti. Une première traduction semble à nouveau s’imposer, "time". Mais pour les prévisions du temps on parle de "weather", pour un moteur à deux temps de "stroke" et en musique ce sera plutôt "beat". Grammaticalement le temps auquel on conjugue se dit "tense", et le temps des vacances est lui appelé holiday "season" On le voit donc bien. Prenons un énoncé aussi banal que "le temps est doux pour la saison". Comment une machine pourrait-elle en comprendre entièrement le sens ou l’intention de celui qui l’écrit ou la prononce ? Est-ce de l’ironie ? Est-ce pour meubler la conversation ?

Comment traduire en anglais "cette phrase n’est pas en anglais" ? En français la proposition est vraie, une fois traduite elle devient fausse ! Traduire n’est pas seulement trahir, traduire c’est aussi savoir sourire !

Parlons de traduction assistée

Imaginez qu’un ordinateur doive traduire l’article que vous êtes occupé à lire ! Et tant qu’à faire le retraduire ensuite en français ! C’est tout simplement impossible. Parce qu’avec le langage, nous touchons à l’essentiel de ce que nous sommes, et cet essentiel est inaccessible aux machines

En anglais, il n’y a pas de genre pour les objets. "Library" par exemple n’est ni masculin, ni féminin. Mais on dira "his library or her library" suivant que le propriétaire des livres est un homme ou une femme. En français par contre la confusion est en embuscade. On devra nécessairement dire "sa bibliothèque à lui ou sa bibliothèque à elle"...

Et alors, est-ce si important, me demanderez-vous ? Eh bien oui, car cela nous mène à de grandes questions philosophiques ! Imaginez une personne qui s’est fracturé le cubitus. A Londres elle dira "I broke y arm", à Paris elle dira "je me suis cassé le bras". Tout se passe comme si en Angleterre on se considère comme le propriétaire de ses membres, et en France plutôt comme un simple utilisateur…

La traduction automatique n’est pas plus possible que ne l’était l’Esperanto. Arrêtons donc de l’appeler comme cela et parlons plutôt de traduction assistée par ordinateur. Les outils disponibles sont déjà puissants et très utiles, de nombreux progrès sont annoncés et probables car les systèmes peuvent s’appuyer sur des statistiques et s’enrichir en accumulant de l’expérience. Bonne nouvelle que tout cela, l’accès nous sera donné à d’autres savoirs et à d’autres cultures. Mais, meilleure nouvelle encore, l’outil ne pourra jamais nous traduire parfaitement. Tant qu’il y aura des ordinateurs !