Mystique et athée, tout à la fois

ENTRETIEN PAR PASCAL ANDRE Publié le - Mis à jour le

Opinions

Dans votre ouvrage "Le mysticisme athée", vous parlez d'une expérience subite et très forte que vous auriez vécue à la sortie de l'adolescence. Bien qu'athée, vous n'hésitez pas à en parler comme d'une expérience mystique. Ce choix n'est-il pas discutable?

Jean-Claude BOLOGNE : Pas du tout. J'appelle, en effet, mysticisme une expérience de mise en contact direct et inopinée avec une réalité qui dépasse nos perceptions habituelles, et qu'on peut ressentir tour à tour comme étant le vide ou l'infini. Cet infini ayant été longtemps assimilé à Dieu, le mysticisme s'est tout naturellement développé à l'intérieur des diverses croyances religieuses. Mais d'autres absolus, d'autres infinis existent, qui justifient une approche athée.

Dans votre ouvrage, vous évoquez également le cas de plusieurs personnes qui ont vécu une expérience similaire à la vôtre et qui, elles aussi, ne font aucune référence à Dieu. Ces témoignages diffèrent-ils fortement de ceux que l'on peut trouver dans la littérature chrétienne?

Pour moi, il n'y a pas de différences entre l'expérience d'un Maitre Eckhart, celle de Hadewijk d'Anvers et la mienne. La seule différence se situe au niveau de l'interprétation, car nous n'avons pas les mêmes références.

A partir de quand a-t-on commencé à ne plus identifier l'absolu ou l'infini à Dieu?

A mon avis, la rupture s'est faite aux alentours du XVIIIe siècle, avec la révolution copernicienne et toute une série de découvertes scientifiques qui ont amené l'homme à découvrir du jour au lendemain sa place insignifiante au sein de l'univers. Plus question, à partir de ce moment-là, d'appeler Dieu le vide infini qui entoure notre petite planète. Peut naître alors un mysticisme cosmique et athée, dont l'un des premiers représentants est sans conteste le poète Jean-Paul Richter. Quand celui-ci parle d'une orbite vide, noire et sans fond dans lequel il découvre l'absence de Dieu, je suis sûr qu'il s'agit d'une expérience mystique athée, même s'il n'utilise pas le mot.

Comment ce mysticisme a-t-il ensuite évolué?

Il faut attendre le XIXe siècle pour voir s'ouvrir une troisième voie : après Dieu et l'univers, c'est au tour de l'art de devenir vecteur d'infini. Quand, par exemple, Rimbaud écrit : "J'ai embrassé l'aube d'été", il s'agit vraisemblablement d'une expérience mystique, même s'il n'y fait aucune allusion à Dieu. J'ai ainsi découvert dans la littérature des dizaines de personnes qui avouaient ce genre d'expérience, sans référence à la mystique chrétienne. Cela va de Georges Bataille à Eugène Ionesco, en passant par Michel Tournier et bien d'autres encore. J'aurais aimé tomber sur l'un de ces textes au moment où j'ai vécu ma première expérience mystique.

Pourquoi?

Parce qu'il s'agit d'une expérience très déstabilisante et pour laquelle je n'avais aucune référence, sinon les références religieuses. Au début, je craignais quelque maladie, un dérèglement des nerfs, un dysfonctionnement du métabolisme ou un simple surmenage. Rien ne me permettait de comprendre ce qui venait de m'arriver. J'ai d'ailleurs attendu près de quinze ans avant d'en parler. Et ce ne fut pas toujours facile. Lorsque je décrivais mon expérience devant un auditoire laïque, on levait les bras au ciel. J'étais face à un mur.

Ce mur existe-t-il toujours aujourd'hui?

En fait, je n'essaye meme plus d'en parler dans les cercles laïques, pourtant c'est là que ce serait le plus utile. Par contre, quand j'en parle à des chrétiens, leur première réaction est d'essayer de me convaincre que j'ai rencontré Dieu. Mais c'est une facilité que je me refuse. Bien sûr, si un jour la foi tombait sur moi, je l'accepterais. Je ne suis pas ce qu'on appelle un laïque pur et dur, qui refuse l'évidence quand elle s'impose à soi. Ce que je dis à ceux qui ont vécu ce genre d'expérience déstabilisante et qui ne peuvent se l'expliquer, c'est qu'il n'est pas nécessaire d'être à l'intérieur d'une religion révélée, avec ses dogmes et sa morale, pour l'expliquer. Ce que je remarque en tout cas, c'est que chaque fois que j'en parle avec quelqu'un qui l'a vécue, qu'il soit chrétien ou athée, c'est que nous nous comprenons immédiatement, quel que soit le vocabulaire employé.

Il est effectivement frappant de voir à quel point les mystiques des différentes religions peuvent être extrêmement proches lorsqu'ils parlent de leur expérience. Comme s'il s'agissait d'une expérience universelle.

Certains scientifiques prétendent en effet que le mysticisme serait antérieur à la religion, ce qui me séduit évidemment en tant qu'athée. Selon les défenseurs de cette thèse, ce serait pour expliquer l'expérience mystique que l'idée de l'au-delà serait venue à la conscience de l'homme et que les religions auraient créé leurs structures. En ce qui me concerne, il est vrai que je me reconnais dans certaines littératures orientales, surtout dans le bouddhisme zen, que je me reconnais aussi dans la tradition hésichaste des orthodoxes et dans celle des soufis chez les musulmans Mais en même temps, je vois tout ce qui me différencie d'eux. La culture influence, en effet, fortement la manière dont on habille son expérience spirituelle.

© La Libre Belgique 2000

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