Opinions Une chronique d'Eric de Beukelaer

Pour découvrir un endroit, il s’agit d’en connaître la clef intérieure. Celle qui ouvre sur l’esprit du lieu. Ainsi, il est vain de visiter Dublin en ignorant tout de l’âme irlandaise. Ou de se rendre à Venise sans comprendre le rapport multiséculaire de la Sérénissime à la lagune et au large. Il en va de même pour Lourdes. Rendez-vous en touriste ou en chasseur de miraculeux dans la cité mariale, et vous serez rebutés par les magasins et leur bibeloterie. Vous deviendrez les spectateurs incrédules et moqueurs d’une foule bigote qui s’amasse devant une grotte et des basiliques à l’esthétique discutable. La clef pour découvrir Lourdes, est d’y venir en pèlerin. De préférence, en accompagnant des malades. Alors, le sanctuaire s’enchante : Lourdes devient un endroit où le participant se découvre membre d’un peuple en marche : l’Eglise. Un peuple, où chacun - à commencer par la personne invalide ou malade - est citoyen de plein droit. Car tel est bien la magie de Lourdes : le malade y est naturellement considéré comme un humain "debout". Il n’y a pas dans la cité mariale des valides actifs et des invalides passifs, mais bien des pèlerins qui viennent à la grotte, remplis de joies et de misères, de blessures et de richesses, pour repartir réconfortés.

Le diocèse de Liège se rend annuellement en pèlerinage à Lourdes avec son évêque, juste après la fête de l’Assomption. Chaque fois que j’ai pu être du voyage, j’en suis revenu en me sentant plus profondément ancré dans l’Eglise. Je ne croise pas sur place des catholiques "conservateurs" faisant face aux "progressistes", des "contemplatifs" opposés aux "actifs", des "communautés nouvelles" en rivalité avec les "anciennes"… Non : au bord du Pau, il n’y a qu’un peuple en marche. Peuple de pécheurs. Peuple pardonné. Peuple aimé. Il n’est donc pas étonnant que se retrouvent chaque année dans ce pèlerinage des croyants profonds comme de parfaits agnostiques. Ce que cherchent ces derniers ? Quand je le leur demande, ils me répondent qu’ils viennent respirer, une semaine durant, un air d’authentique humanité. Et qu’est-ce qui motive la centaine de jeunes participants au périple ? Beaucoup ne fréquentent que très rarement nos églises. Mais Lourdes, ça, ils ne le manqueraient pour rien au monde. Car ils en reviennent en ayant goûté aux joies d’une vie qui vaut vraiment la peine d’être vécue. Une vie où ce n’est pas le look qui domine, ni même le fun, mais bien le cœur qui s’ouvre, les regards qui se croisent et les mains qui portent et caressent.

Personnellement, je n’ai pas de difficultés à croire en la véracité des apparitions mariales de Lourdes. La vie et le témoignage de la voyante, sainte Bernadette Soubirous, plaident en ce sens avec une belle et massive simplicité. Mais les apparitions ne sont pas un dogme et chaque baptisé demeure libre de conclure à ce sujet, comme bon lui semble. L’important est ailleurs. Quelle que soit l’historicité de Lourdes, le lieu est éminemment marial. Parce que l’on y respire l’Eglise. Parce que la foi y est vécue de façon concrète, joyeuse, solidaire et jamais contraignante. Parce que l’écho des Béatitudes - "heureux les pauvres de cœur, heureux les doux, heureux les miséricordieux…" - y résonne dans les plus petits gestes du quotidien. Parce qu’une présence s’y fait ressentir. Présence discrète et bienveillante. Présence d’une mère qui accueille ses enfants pour les conduire vers la Source d’eau vive, son Fils bien-aimé. Ce que j’écris vous fait sourire ? Vous pensez qu’un pieux lyrisme m’emporte par-delà les frontières du raisonnable ? Inscrivez-vous donc à un pèlerinage de votre diocèse, qui accompagne nos frères malades vers Lourdes et vous pourrez en juger. "Que cherchez-vous ? Ils lui répondirent : Rabbi, où demeures-tu ? Venez, leur dit-il, et voyez." (Jean 1, 38-39)

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