Opinions
Une opinion de Bichara Khader, professeur émérite à l'UCL, membre du Groupe des Hauts, expert sur la Politique étrangère et de Sécurité et du Groupe des Sages pour le Dialogue des cultures en Méditerranée, et conférencier.

Cher frère, 35 ans déjà ! Mais pour moi c’était hier tant ton visage continue à habiter mes yeux. Le 1er juin 1981, tu tombais sous les balles d’un assassin commandité par ceux qui voulaient faire taire ta voix, la voix de la Palestine dont tu étais le digne représentant à Bruxelles. Fauché dans la fleur de l’âge, toi, dont le vœu le plus cher était de mourir de vieillesse dans notre beau village de Palestine que tu chérissais tant.

Deux jours avant ton assassinat, tu es venu chez moi à Vieusart comme tu le faisais souvent, pour siroter un thé, échanger les nouvelles de notre famille restée en territoire occupé, ou commenter les derniers événements. Ne m’ayant pas trouvé, tu m’as laissé une note griffonnée à la hâte : je suis passé te voir, je ne puis attendre, je rentre à Bruxelles, on se téléphone.

Le lendemain, je suis parti en voiture à l’Université de Durham en Angleterre. Lundi matin, j’écoute la BBC : la nouvelle tombe comme un couperet : "Le Représentant de l’OLP à Bruxelles est assassiné." J’ai cru que le sol se dérobait sous mes pieds. Faisant fi des conseils de mes collègues britanniques, je rebrousse chemin. Le trajet me paraît interminable. Soudainement, je me mets à égrener les heureux souvenirs de notre enfance et de notre jeunesse : nos études primaires à l’école paroissiale, nos études secondaires au séminaire latin de Bethléem, notre arrivée en Belgique et nos études à l’Université catholique de Louvain.

Arrivé en Belgique le lundi soir, je retrouve ma belle-sœur entourée de très nombreux amis. Je renonce à te voir dans ton cercueil pour garder intact le souvenir de ton visage apaisant et si chaleureux, et la pipe qui quittait rarement tes lèvres. Dans ces moments terribles, je n’ai qu’une envie : être près de ma mère pour la serrer dans mes bras et sécher ses larmes. O cher frère, tu avais pour notre mère un amour infini. Je te revois encore, tes bras autour de son cou. Tu la taquinais et tu la faisais rire jusqu’aux larmes. Et quand elle s’inquiétait pour toi, tu la sermonnais : "La Palestine a besoin de ses enfants." Et maman de rétorquer : "C’est moi, ta Palestine et mes enfants me sont encore plus chers."

Je te ramène en cercueil

Le moment le plus douloureux est le voyage entre Bruxelles et Beyrouth. Il avait été décidé qu’une messe de funérailles serait organisée au Liban, après celle d’Ixelles. A l’aéroport de Beyrouth, je retrouve nos deux grands frères, Elia et Basile venus des territoires occupés. En les voyant, ravagés par la tristesse, je me suis effondré. C’était moi, ton cadet, "le dernier de la nichée", comme me surnommait ma mère, qui t’avait convaincu de venir me rejoindre à Louvain pour faire ton doctorat en droit. Et voilà que je te ramène à la famille en cercueil.

Naïm, tu n’avais de cesse de me répéter : "L’été prochain à Zababdeh, notre village natal." Je ricanais de ton optimisme. Nous n’avons même pas pu t’enterrer au cimetière de notre village aux côtés de notre père. Mais ce sera fait, je te le promets, lorsque l’aube de la liberté se sera levée sur la Palestine.

Depuis que tu es parti cher frère, notre mère s’est éteinte, usée par le chagrin. Puis ce fut le tour de nos trois sœurs : Naïmeh, Martha et Mallouha. Nos frères, Elia et Basile sont partis sur la pointe des pieds sans crier gare, laissant derrière eux un immense vide.

Palestiniens sur les routes de l’exil

Quant à la Palestine dont tu étais l’apôtre éclairé, 49 ans après la guerre de 1967, elle ploie toujours sous le joug de l’occupant et le poids de la douleur. Après ton assassinat, le Liban a été occupé par Israël. L’OLP a dû trouver un nouveau refuge. Mais notre peuple s’est révolté de l’intérieur en déclenchant l’Intifada des pierres. Les Palestiniens, après une longue errance, portent la résistance au cœur de la Palestine, administrant la preuve aux consciences assoupies qu’aucun peuple ne se complaît dans la servitude.

La répression israélienne a été terrible, le prix de notre lutte a été exorbitant mais la quête de la vie n’a pas de prix. Que reste-t-il aux Palestiniens qu’on a jetés sur les routes de l’exil, qu’on a arrachés à leur terre, et à qui on impose une existence au rabais, sinon de clamer leur palestinité et de résister ?

Pour mettre un terme au soulèvement palestinien, un processus de paix est lancé, appelé processus d’Oslo. Il devait déboucher sur la création d’un Etat palestinien indépendant et souverain en 1999. Rêve brisé : il y a eu beaucoup de processus et peu de paix. Pire, notre territoire a été grignoté par les colonies, les routes de contournement et un mur de la honte qui a défiguré les magnifiques paysages de notre terre natale.

Pathétique et touchant, notre peuple continue à se battre contre la solitude de l’abandon, pendant que les vainqueurs de la géopolitique savourent leurs éphémères victoires.

Monde arabe et Europe

Je n’ai pas le cœur, cher frère, à te décrire l’état de pourrissement du monde arabe sur lequel nous comptions beaucoup. Ce sont les heures les plus noires de notre monde. On a basculé dans une violence inouïe. Des régimes, dont on disait qu’ils étaient les citadelles inexpugnables de l’honneur des Arabes sont en train de massacrer leurs peuples et réduire leurs villes en décombres. Pendant que d’autres se vautrent dans l’insouciance.

Je ne veux pas te parler de l’Europe que tu as tant aimée. Elle est au bord de l’implosion menacée par les forces centrifuges et gangrenée par les mouvements populistes et xénophobes. Inquiète et craintive, elle donne l’impression d’être à bout de souffle.

Je ne veux pas que celle lettre soit un catalogue de mauvaises nouvelles. C’est toi qui me répétais cette phrase de je ne sais qui : l’obscurité n’est pas une raison pour ne pas croire à la lumière.

Devenu un rosier

Repose en paix, cher frère, la petite rose de solidarité que tu as plantée, avec amour, en Belgique est devenue un rosier vigoureux et éclatant. En ton souvenir la commune d’Ixelles s’est jumelée avec notre village natal. Tes amis belges conservent de toi le souvenir d’un cœur sans rides, d’un esprit sans fard; bref, le souvenir d’un intellectuel palestinien jamais à l’aise avec la pensée sédentaire et convenue et toujours prompt à la rencontre d’autrui.

Quant à moi, je continue par mes conférences et mes écrits, à poursuivre la voie que tu m’as tracée : ne jamais céder aux sirènes de la haine et de la rancune et me montrer digne des horizons parfumés de la Palestine. Un petit regret m’habite cependant : j’aurais tant aimé que mes enfants, Michaël et Yasmine, et ma petite-fille, Emilie, aient pu connaître leur oncle merveilleux et que ma femme, Claire, ait pu fréquenter son beau-frère. Mais sache que nous n’avons pas fait ton deuil car nous te portons en nous.