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Quelles attitudes les intellectuels européens peuvent-ils prendre face à la montée des nationalismes ? Hier comme aujourd’hui, trois grandes possibilités s’offrent à eux - comme lorsqu’ils sont confrontés au risque de la guerre.

Au départ, la plupart se réfugient dans l’indifférence passive. Avec le temps, d’autres de plus en plus nombreux exaltent l’enthousiasme des foules faciles à manipuler. Mais rares sont ceux qui choisissent, comme Stefan Zweig, de dénoncer avec leurs propres "armes" les dangers qui menacent. C’est cette troisième voie qu’il explore dans Le Monde d’hier (1).

Les qualités littéraires des souvenirs de Stefan Zweig (publiés peu après son suicide en 1942) ne suffisent cependant pas pour expliquer le succès qu’ils rencontrent encore de nos jours auprès de nombreux lecteurs. Le défi relevé par le grand écrivain juif européen de reconstituer le plus honnêtement possible l’"atmosphère morale" de son époque dans un passionnant récit polyphonique justifie, lui aussi, l’engouement du public jamais démenti.

De fait, les phénomènes de société, les lieux et les personnages, que cet insatiable observateur privilégié décrit dans un livre aux accents nostalgiques, donnent à son témoignage une véritable portée historique.

La montée des nationalismes européens n’est pas le seul point commun entre la période vécue par Stefan Zweig et le début du vingt-et-unième siècle. La vitesse de propagation de l’information mondiale et les atteintes aux droits humains figurent au nombre des similitudes les plus frappantes.

Ne reconnaissons-nous pas déjà notre époque dans les propos qu’il tient bien avant l’ère de la télévision : "Quand les bombes réduisaient les maisons en miettes à Shanghai, nous le savions en Europe [ ] avant que les blessés eussent été retirés des décombres" ? De même, comment ne pas penser aux lois liberticides actuelles lorsqu’il affirme que "rien peut-être ne rend plus sensible le formidable recul qu’a subi le monde depuis la Première Guerre mondiale que les restrictions apportées à la liberté de mouvement des hommes et, de façon générale, à leurs droits" ?

Mais pour le témoin qui a "vu croître et se répandre sous [ses yeux] les grandes idéologies de masse, fascisme en Italie, national-socialisme en Allemagne, bolchevisme en Russie, [c’est] avant tout cette plaie des plaies, le nationalisme, qui a empoisonné la fleur de notre culture européenne" - un poison qui recommence à contaminer, pays par pays, l’Europe entière. Aussi, ce danger commun est-il au centre de la présente réflexion.

Quelles sont les principales leçons à tirer du Monde d’hier quant à la signification profonde du nationalisme ? Le premier enseignement est que, pour les nationalistes contemporains de Stefan Zweig, "négocier et céder quoi que ce fût, c’était trahir la nation". Faut-il souligner la pertinence de cet enseignement corroboré encore tous les jours par l’attitude adoptée par les dirigeants nationalistes flamands dans l’interminable crise politique belge ?

La seconde leçon n’est pas moins alarmante : tout nationalisme finit par "se transformer en désir d’expansion". Les infatigables négociateurs belges n’ont qu’à en prendre de la graine ! En dénonçant les dérives nationalistes de son temps, Stefan Zweig fait œuvre utile. Qui plus est, n’invite-t-il pas aussi les intellectuels européens d’aujourd’hui concernés par ce combat à continuer à transmettre "à la génération qui vient ne serait-ce qu’une parcelle de vérité" ?

(1) Stefan ZWEIG, Le Monde d’hier. Souvenirs d’un Européen, Belfond, Paris, collection "Le Livre de poche" n° 14040, 1996, 507 p. (première édition : Bermann-Fischer Verlag AB, Stockholm, 1944). Toutes les citations sont tirées de cet ouvrage. Merci à Thierry Debroux d’en avoir signalé l’existence.