Opinions Les Occidentaux sont mal placés pour critiquer. Et les caricatures sont irresponsables quand elles touchent un pays qui se trouve dans le viseur des Etats-Unis. Une opinion de Daniel Zink, en charge du projet "Dialogue Orient-Occident" à l'ASBL Carrefour des Cultures, dont il est coordinateur.

Les dernières décisions du pouvoir états-unien vis-à-vis de l’Iran ont suscité en Europe des critiques assez nombreuses. Ce qui peut faire espérer que nos classes dirigeantes ont encore une certaine indépendance par rapport au "grand-frère" américain. En même temps, les discours sur l’Iran continuent à s’accompagner fréquemment de propos caricaturaux. Ces propos risquent de pousser à relativiser la gravité d’une agression sur ce pays, dont le risque existe de plus en plus.

Certes, le pouvoir iranien mérite de très fortes critiques pour sa pratique de la peine de mort (il fait partie des champions dans ce domaine avec la Chine, les USA et l’Arabie saoudite). Il serait également une erreur de voir l’Iran comme un exemple de résistance à la domination du système issu de l’Occident. En effet, son gouvernement actuel développe une politique néolibérale. Le pays n’est pas non plus un modèle de justice sociale : il est très touché par la corruption, notamment au niveau de membres de la classe dirigeante. Etc.

Mais on ne peut en aucun cas réduire l’Iran et son régime à leurs aspects négatifs, ni les traiter hors contexte.

Un Iran ignoré

Malgré tout ce qu’on peut lui reprocher, la révolution iranienne a aussi permis des progrès sociaux très importants. Par exemple, avant celle-ci, 28 % des femmes seulement entre 15 et 49 ans étaient alphabétisées. En 2008, 87 % d’entre elles le sont, et leur scolarité est de neuf ans en moyenne, contre deux ans avant la révolution .

Cette révolution a aussi permis à l’Iran de reprendre le contrôle de ses ressources, auparavant sous la mainmise occidentale.

Si le Parlement iranien ne compte qu’une petite minorité de femmes, cette présence est néanmoins un fait positif. Et le nombre des députées iraniennes a doublé, lors des élections de 2016.

La communauté juive iranienne est la plus nombreuse du Moyen-Orient (après celle d’Israël, bien sûr). Elle possède, rien qu’à Téhéran, dix synagogues actives, et est représentée au Parlement.

Le président iranien actuel tente de dialoguer même avec les régimes les plus hostiles à son pays, comme l’Arabie saoudite. Celle-ci, par contre, reste dans l’agressivité et la provocation.

Au-delà du noir et blanc

Ignorer ou nier ces côtés positifs n’est pas acceptable, de même qu’il ne serait pas acceptable de caricaturer l’Occident de la même manière.

Vis-à-vis de toute nation ou régime, les approches nuancées sont bien plus indiquées. Elles permettent de voir qu’un pays comme l’Iran présente un mélange de tendances progressistes et rétrogrades, libérales et autoritaires. Ce qu’on peut dire, en fait, de nos régimes également. Si nous n’en sommes souvent pas assez conscients, c’est parce que les tendances progressistes de nos pays profitent surtout à leurs propres populations (ainsi, bien sûr, qu’à une partie des migrants qui les rejoignent). Tandis que leurs tendances autoritaires, hégémonistes ou néocoloniales se répercutent surtout sur les peuples du Sud.

Menaces réelles et histoire oubliée

La politique étrangère de l’Iran est-elle également hégémoniste ? Ou est-elle plutôt défensive ? Il n’est sans doute pas facile de répondre de façon tranchée. Sans oublier que les politiques défensives peuvent être maladroites, dangereuses pour le pays qui les mène comme pour les autres, mêlées de visées hégémonistes, etc. Mais en tout cas, on ne peut réfléchir sur ces questions sans tenir compte du contexte actuel comme historique. En effet, l’Arabie saoudite n’est pas du tout la seule puissance qui menace l’Iran. Des parts influentes des classes dirigeantes états-uniennes lui sont tout aussi hostiles, comme on le constate particulièrement clairement actuellement. Et, fait très important : l’Iran est à peu près encerclée de bases militaires états-uniennes.

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En outre, pour mieux comprendre que ce n’est absolument pas pour rien que ce pays se sent menacé, il faut aussi rappeler ce qui s’est passé en 1953 : la Grande-Bretagne et les USA ont alors calomnié puis renversé, en Iran, un gouvernement élu par le Parlement. À la tête de ce gouvernement, se trouvait le démocrate Mohammed Mossadegh, admirateur du Mahatma Gandhi et d’Abraham Lincoln. Son "crime" : avoir voulu un partage plus équitable des revenus du pétrole iranien, dont 85 % partaient vers l’Occident. Il a alors été remplacé par la dictature du Shah, dont la brutalité des répressions est bien connue, et qui a régné jusqu’à la révolution de 1979.

Discours unilatéraux

Venons-en à l’allié syrien, motif de critiques particulièrement dures à l’égard de l’Iran. Là aussi, les discours unilatéraux ne doivent pas occulter des faits essentiels, concernant le camp des pétromonarchies et des Occidentaux impliqués. Ce camp a une coresponsabilité extrêmement lourde dans la guerre en Syrie. Notamment car il savait, dès le début du conflit, que la révolte était conduite surtout par des salafistes, des Frères musulmans et des membres d’Al Qaïda, selon un rapport états-unien de 2012 (si une partie des Frères musulmans est modérée et si l’on peut considérer comme tels certains salafistes, une grande part de ces derniers est très, très loin de la modération, sans parler d’Al Qaïda).

Malgré ça, les rebelles ont été sur-armés par leurs soutiens notamment occidentaux, durant la plus grande partie de la guerre. À eux seuls, les USA leur ont livré des armes pour une valeur de plusieurs milliards de dollars. Notons aussi que la Syrie est à peu près le seul pays allié à l’Iran, dans la région ; quand on juge de la politique étrangère iranienne, il faut en tenir compte, et le relier aux contextes esquissés ici.

Un nouveau désastre ?

Les Occidentaux sont donc mal placés pour critiquer trop durement ces pays. De plus, les caricatures sont tout particulièrement irresponsables, quand elles touchent un pays qui se trouve dans le viseur des Etats-Unis et autres, responsables de tant de désastres déjà. Et dont les agressions ont été aussi dévastatrices pour les nations ciblées que pour la coexistence des peuples dans leur ensemble.

Au lieu de brosser ces caricatures, il s’agit de tout faire pour éviter un nouveau désastre. Ce qui nécessite notamment une visée maximale d’objectivité.