Opinions

Professeur UCL et FUSL
Auteur avec Jean-Claude Jean de «Transition politique en Haïti. Radiographie du pouvoir Lavalas». L'Harmattan (1)

Pour les professionnels de l'information, Haïti n'a plus reçu une attention aussi soutenue des médias internationaux depuis l'intervention américaine en septembre 1994. Celle-ci s'est terminée par une transition de pouvoir à l'Onu en mars 1995 à peine mentionnée dans la presse internationale, puis par des élections présidentielles en demi-teinte qui ont conduit Préval au pouvoir en 1996. Il aura donc fallu dix ans pour que Haïti parvienne à tenir la Une de nouveau pendant plus d'un mois.

De loin, la situation actuelle abondamment couverte par les équipes en place ressemble de plus en plus à un véritable western ou à l'un de ces films d'action rapportant l'anarchie et la corruption dans des pays où la population pauvre n'est que la victime impuissante des luttes entre gangs armés. Les choses peuvent pourtant recevoir un éclairage plus précis, pour mieux saisir les enjeux actuels et les véritables dangers qui guettent ce pays.

Un bref retour en arrière.

Un résumé des événements de ces dix dernières années en Haïti serait certainement fastidieux. Mais il importe quand même de rappeler que progressivement le président René Préval élu en 1995, a perdu le contrôle du pays au profit de groupes proches de l'ancien président Aristide rassemblés dans une nouvelle force politique (La famille Lavalas) créée par Aristide en 1996 pour éliminer toute opposition au sein de son ancien parti, l'Organisation politique du peuple en lutte (OPL). Ces tensions atteignent leur paroxysme en 1998 déjà lorsque les partis d'opposition refusent de reconnaître les élections législatives partielles entachées de fraudes et de violences. Ce climat délétère se maintient jusqu'à l'échéance électorale suivante, malgré les nombreuses tentatives de médiation de l'OEA pour amener le nouveau parti d'Aristide et ses anciens partenaires politiques à discuter ensemble. En juin 2000, de nouvelles élections législatives partielles sont organisées. L'Organisation des Etats d'Amérique (OEA) envoie une mission d'observation symbolique (200 personnes, alors qu'il y avait plus de 2000 observateurs en 1990). Ces élections sont dénoncées par l'opposition. De multiples fraudes sont observées. Le processus doit être interrompu pour des raisons d'insécurité dans l'un des départements. Une mission indépendante d'observation conduite par un organisme non gouvernemental du Canada (le CIRJ) dénonce, dans un rapport bien documenté sur le département de l'Artibonite, les fraudes et les violences qui ont entouré le scrutin et sa préparation. Les candidats du parti d'Aristide arrivent malgré tout à se disputer entre eux sur des scores variant entre 90 et 95 pc. Des sénateurs des Etats-Unis dénonceront clairement dès l'époque que l'on est devant la mise en place d'un «narco-Etat» en Haïti. Parmi les sénateurs haïtiens «auto-proclamés» se trouve un trafiquant notoire, Dany Toussaint, connu des services anti-drogues américains et recherché officiellement. C'est dans ce contexte que Aristide se fait réélire en 2000, sans candidat d'opposition, sans mission d'observation crédible et avec un score nettement supérieur à celui obtenu lorsqu'il était au sommet de sa popularité en 1990.

Le premier danger actuellement n'est-il pas d'éviter une guerre civile en Haïti?

Non. Il n'y a pas de guerre civile en Haïti. Les événements se précipitent quand Butler Métayer, frère du chef de gang tué en octobre 2003, reprend la ville de Gonaïves que contrôlait déjà son frère auparavant avec la bénédiction d'Aristide. Il s'agit d'un groupe dissident par rapport aux diverses factions armées qu'entretient Aristide en plusieurs endroits du pays et dans la capitale. Sa police n'est pas indépendante de ces groupes et n'a donc pas le contrôle de la situation. D'autres groupes peuvent faire dissension. La population est prise en otage depuis plusieurs années dans cette guerre des gangs. Rien de très neuf pour elle, malheureusement. L'enjeu des combats entre gangs rivaux est essentiellement le contrôle des réseaux de transit de la drogue et, en particulier, le contrôle des villes portuaires les plus importantes. Les événements récents ont été impulsés d'abord par le ras-le-bol de la population. Des manifestations gigantesques ont été organisées dans la capitale pour demander le départ d'Aristide. L'une des plus importantes a eu lieu le 27 janvier 2004. Tous les observateurs avertis savaient que l'anniversaire du départ de Duvalier le 7 février 1986 serait une date charnière. C'est la semaine qu'a choisie l'armée cannibale de Butler Métayer pour reprendre son territoire. Dans cette effervescence, la population s'est aussi mobilisée dans d'autres villes et s'en est prise aux commissariats tenus par des hommes de main de Aristide (qu'on appelle aussi policiers, à cause de leur tenue vestimentaire: le dernier chef en date de la police qui tentait de remettre un minimum d'ordre a dû se sauver à l'étranger pour sauvegarder sa vie). Il n'y avait que quelques hommes dans ces commissariats (comme à Saint-Marc, Sainte-Suzanne, Dondon, Grand Goave). Ceux-ci ont déserté le plus souvent. Ce sont ces zones où la population s'est soulevée qui ont été sévèrement réprimées par des unités spéciales de Aristide avec les méthodes des tontons macoutes: maisons incendiées, exécutions sommaires. Dans la zone de Morne Calvaire, un hélicoptère civil a même été armé d'une mitrailleuse pour abattre des civils désarmés qui tentaient de se réfugier dans la montagne.

Est-on passé à une phase d'opposition armée au pouvoir d'Aristide qui a rendu possible le retour d'anciens tortionnaires?

Non. Il y a, de longue date (depuis 1998), un large mouvement d'opposition à Aristide. Celui-ci n'est revenu au pouvoir que de manière illégale. Depuis janvier 2003, Aristide gouverne sans parlement. Progressivement, tous les secteurs de la société civile se sont réunis et se sont accordés pour demander le départ d'Aristide. Ces secteurs, dont le «Groupe des 184» est actuellement un porte-parole majeur, refusaient déjà avant la crise actuelle d'aller aux élections avec Aristide au pouvoir. C'est à la faveur des manifestations pacifiques et de la pression démocratique exercée par cette opposition que des groupes proches d'Aristide font dissidence, non seulement aux Gonaïves, mais dans la capitale aussi. C'est pourquoi Aristide ne contrôle plus ni l'ensemble des «chimères» (sortes d'escadrons de la mort spécialisés en terrorisme urbain) ni la police (largement impliquée dans le trafic de la drogue). La dissidence du sénateur Dany Toussaint est un élément révélateur de cette situation, de même que celle du sénateur Pierre Sonson Prince, réfugié actuellement en France. Ces personnes ont participé activement à toutes les exactions du régime en place.

Profitant de l'impasse d'une médiation diplomatique encore timide et soucieuse d'intégrer Aristide dans une solution pacifique, des groupes armés viennent renforcer les partisans dissidents du Président et gonfler la rébellion. Leur leader improvisé est un certain Chamblain. Il s'agit en fait d'un lieutenant d'Emmanuel dit «Toto» Constant, chef du FRAPH, anciens escadrons de la mort qui ont sévi de 1991 à 1994 et fait de nombreuses victimes. Il a été reconnu par un tribunal américain qu'Emmanuel Constant était payé par l'administration américaine comme membre de la CIA. C'est de cette manière que l'on peut mieux comprendre comment Louis Jodel Chamblain peut réapparaître aujourd'hui avec une troupe de 300 hommes lourdement équipés et développer une stratégie plus militaire de contrôle du pays, pendant que continue le ballet diplomatique. Le mercenaire Chamblain est appuyé par Guy Philippe, entraîné en Equateur par les Etats-Unis et ancien commissaire de police sous le régime Lavalas (jusqu'à sa révocation en 2000). Ces quelques centaines d'hommes ne peuvent se déplacer aisément en République Dominicaine sans la complicité de l'armée voisine. Cette dissidence liée au trafic de la drogue ne peut être confondue avec l'opposition démocratique qui lutte pacifiquement et au prix de sa vie depuis plusieurs années pour un retour à l'ordre constitutionnel.

Ce pays n'est-il pas ingouvernable comme le suggère le rapport Debray avec ses 32 coups d'Etat depuis sa fondation?

Non. Ce raccourci historique, que se plaît à répéter Aristide, ne donne pas une image exacte de la situation. Haïti a connu des périodes de transition difficiles et des périodes de stabilité. Sortir de 28 années de dictature duvaliériste n'est pas une tâche facile. Aujourd'hui, comme en 1990, il y a un large consensus dans la société civile qui permet de baliser les étapes d'un après-Aristide. L'ambassadeur américain précédent, B. Curran, avait intelligemment préparé une telle transition en contribuant activement à la reconnaissance du «Groupe des 184». Ce groupe a acquis une véritable autorité morale, a la confiance de la société civile et est bien connu des Etats-Unis. Il peut assumer une période de transition comme ce fut le cas en 1990 pour le Conseil d'Etat présidé par le Père Antoine Adrien. Parallèlement, la constitution prévoit que le Président de la Cour de cassation, Alexandre Boniface dans le cas présent, assume la transition en l'absence d'un président légitime. Pendant cette période, les partis peuvent se réorganiser pour préparer des élections démocratiques. Un conseil électoral peut être mis en place. Une mission d'observation internationale sérieuse (2000 personnes minimum) doit être prévue.

Ne fallait-il pas néanmoins privilégier la voie de la légalité?

Aristide n'étant pas un président démocratiquement élu, il faut créer les conditions d'un rétablissement de la légalité. Lors des élections de 2000, les dispositifs élémentaires prévus par la Constitution haïtienne n'ont pas été respectés: un parlement légal, un Conseil électoral indépendant constitué avec l'accord des groupes représentatifs de la société civile, la liberté d'expression durant la campagne électorale, l'absence de pressions par des groupes armés lors du scrutin, le respect des biens et des personnes des opposants démocratiques, des centres de dépouillement organisés sous le contrôle des différents partis. Depuis cette élection frauduleuse, toute la vie politique du pays est bloquée. C'est à cause de ce contexte que l'aide internationale a été suspendue: Aristide devait négocier avec l'opposition et accepter de partager avec elle le pouvoir à la suite d'élections honnêtes. En janvier 2002, George W. Bush se prononçait contre l'aide financière à Haïti tant que persistait l'illégalité dans laquelle se trouvaient les structures démocratiques du pays.

Comment a-t-on pu oublier ce blocage?

Avec les imprévus de la situation internationale. Depuis sa réélection par la force, Aristide gouverne hors de la légalité à la faveur des événements internationaux qui ont soustrait la situation haïtienne à l'attention de la communauté internationale. Les circonstances électorales aux Etats-Unis en 2000 ne prêtent guère à entamer une politique volontariste sur le dossier haïtien. On connaît malheureusement la suite de l'histoire: attentats du 11 septembre, anthrax, Afghanistan, Irak... Le monde bascule, Haïti est oublié et Aristide est tranquille. L'OEA tergiverse dans ses bons offices de médiation, puis s'enlise, à tel point que des problèmes de corruption éclatent à l'intérieur de l'institution internationale qui sera rappelée à l'ordre par les Etats-Unis. Ce n'est qu'en juillet 2003 que l'administration américaine doit réellement prendre la mesure de l'état désastreux de la situation de Haïti sous la conduite du président Aristide. L'ambassadeur sortant, Brian Dean Curran, fait un discours vibrant avant son départ dénonçant la corruption de la classe politique et le scandale de la drogue présent dans tous les niveaux du pouvoir. C'est l'époque où un important trafiquant de drogue est arrêté par la CIA (officiellement extradé à la demande de la DEA), Beaudouin «Jacques» Ketant (18 juin 03), échappant ainsi de justesse au sort que lui réservait Aristide, inquiet des informations dont ce dernier disposait à son égard. Les révélations affluent en août confirmant l'implication directe du Président dans le trafic de la drogue, le terrorisme urbain, les enlèvements, les exécutions sommaires, etc. Les Etats-Unis font pression sur Aristide en exigeant une attitude coopérante dans la lutte contre la drogue et lui soumettent une liste d'importants trafiquants à arrêter. Mais, de nouveau, les événements jouent en faveur d'Aristide: profitant du dossier irakien et des échéances électorales qui se profilent aux Etats-Unis, Aristide ne respecte pas l'ultimatum et se contente de faire assassiner Amiot Métayer, un chef de bande. A l'occasion du sommet des Amériques au Mexique, l'administration républicaine croit pouvoir mettre le dossier d'Haïti en sourdine en offrant une tribune au président Aristide, alors que la mobilisation étudiante est à son comble. C'est le moment où la population haïtienne prend conscience qu'elle doit mener seule son combat avec l'opposition démocratique alors qu'elle entre dans l'année du bicentenaire de son indépendance.

Faut-il se résoudre à une nouvelle intervention internationale en Haïti?

Non. L'intervention précédente n'a rien résolu. Elle a coûté très cher et a simplement montré que la stratégie d'intervention ne conduisait nulle part dans le cas de Haïti. Ni les Etats-Unis, ni l'Onu n'y sont parvenus dans un contexte plus favorable en 1994 et 95. Pourquoi un autre acteur y parviendrait-il aujourd'hui? Quelques centaines de personnes ont suffi à maîtriser la plupart des grandes villes du pays. Les policiers ont déserté en masse. Quant aux petits bandits qui s'en prennent à la population non armée de Port-au-Prince, ils déguerpiront au premier affrontement sérieux avec un commando entraîné. Une force militaire perd son temps en Haïti. Elle doit donc quitter le pays au plus vite (comme le précise la résolution 1529 de l'Onu, donnant trois mois à la force d'intervention, pour des raisons humanitaires) après avoir assuré la sécurisation des ambassades et laissé une direction de police professionnelle reprendre les choses en main. Il y a un problème de police que l'Onu aussi a échoué à résoudre par le passé et la France, en particulier, déjà impliquée dans ce secteur. Une majorité d'acteurs de la société civile haïtienne sont prêts au dialogue et en ont les capacités. Intervenir aujourd'hui pour geler la situation, c'est achever de mettre hors jeu l'opposition démocratique et la résistance passive de la population au profit des fauteurs de trouble. En 1994, le général Cédras avait également utilisé des bandes armées dont les démonstrations de force étaient relayées par les médias. Dès que les premiers éléments du contingent international sont arrivés en Haïti, ces bandes ont disparu dans la nature. Ce dont Haïti a le plus besoin, c'est d'une stratégie lourde de développement économique et social grâce à une aide internationale mieux gérée en concertation avec les différents secteurs de la société civile et à partir des structures décentralisées. Des missions d'appui technique seraient alors un soutien précieux pour accompagner l'implantation de cette aide sectorialisée et décentralisée. Depuis 1991, Haïti n'a connu que trois ou quatre années d'aide cohérente et continue. En dehors de ces périodes, c'est uniquement l'urgence qui a prévalu. Aujourd'hui exiger la démission d'Aristide n'a d'intérêt pour la communauté internationale que si elle cherche réellement en même temps à sortir de la logique de l'urgence dans laquelle elle maintient Haïti depuis quinze ans déjà, à travers ses propres hésitations...

Que faire pour gérer l'après-Aristide?

Parallèlement à la stratégie économique à relancer, il est nécessaire de briser le cycle de l'impunité en privilégiant la poursuite des tortionnaires bénéficiant d'une double nationalité dans un premier temps. De plus, un enjeu capital est le gel des avoirs du Président sortant. La somme est colossale et est due au pays qui a été utilisé pour un enrichissement personnel. Les banques européennes concernées devraient montrer l'exemple.

(1) Paris, 1999, 206 p

Auteur aussi d'une trentaine d'articles et de trois rapports sur la situation des droits humains et des mouvements démocratiques en Haïti. Webwww.cpdr.ucl.ac.be/perso/maesschalck/index.php

© La Libre Belgique 2004