Opinions

Il est de bon ton de déclarer que les électeurs du Front national manquent d'esprit critique, de capacité de jugement... Mais sont-ils les seuls? Et ne fait-on pas tout pour cela?

Commissaire d'arrondissement, président du conseil d'administration de l'Inda

Certes, ma fonction m'impose une forme de réserve, mais pour quelles raisons me taire, puisque mon propos se trouve essentiellement lié à ma présidence du conseil d'administration de l'Inda à Arlon. J'ai eu l'occasion d'être en France entre les deux tours de l'élection présidentielle, de lire quantité de journaux et de magazines et d'assister à ce qu'il est, de bon ton, d'appeler un sursaut démocratique... Une victoire de la République? Républiques? Res publica?

Mon commentaire `politique´ sera bref...

- L'effet Le Pen me semble avoir passé sous silence le résultat de l'extrême gauche dont le programme, inspiré des pires théories des premières heures du communisme pur et dur, regorgeait de principes et de visions, eux aussi dangereux pour la démocratie.

- Les citoyens ont exprimé leur goût pour des messages clairs et simples. Il est grand temps qu'en politique et dans beaucoup de domaines de la vie publique, on appelle à nouveau un chat un chat.

- Le centre n'existe pas comme programme de parti; cette conception ne peut se concevoir que comme programme de gouvernement: tenter, pour une coalition, comme nous en connaissons dans notre pays, de faire la synthèse d'idées différentes, défendues par des partis aux références claires, c'est vouloir `gouverner au centre´.

- Que l'on renonce donc à vouloir `ratisser large´ !

Ma réflexion d'ancien professeur de français et d'histoire (c'est un métier qu'on n'oublie pas) sera plus approfondie.

Il est de bon ton de déclarer que les électeurs du Front national manquent d'esprit critique, de capacité de jugement, qu'ils méconnaissent les conséquences de leur choix... Mais sont-ils les seuls? Et ne fait-on pas tout pour cela?

Il y a peu de temps, en France et dans notre pays, un livre a connu une célébrité et des ventes importantes, classé premier dans certaines grandes librairies (1). Ce livre - `11 septembre 2001, l'effroyable imposture´, de Thierry Meyssan - expliquait, en gros, que les événements du 11 septembre ne s'étaient pas déroulés comme on l'avait expliqué et que même il n'y avait jamais eu d'avions dans le ciel de New York. La fumisterie fut vite découverte et dénoncée: aucune des affirmations de l'auteur n'était étayée par des faits vérifiables...

Pourtant, il s'est trouvé, d'abord, une maison d'édition pour décider de publier le livre; ensuite, un grand spécialiste français des `talk show´ télévisuels pour lui donner l'écho, véritable démarreur des ventes. Deux filtres possibles ont ainsi manqué de sens critique et failli à leur responsabilité face au public confiant, crédule, trompé... mais payeur en euros et en audimat!

Qu'écrire alors de Loft Story, émission qui donne en pâture à un public voyeur, en grande majorité très jeune, les spectacles (!) de la vie quotidienne de personnes des deux sexes, sélectionnées, enfermées, observées comme des rats de laboratoire et éliminées, une par une, selon un bon vouloir que l'on devine terriblement bien organisé...

On s'étonnera, légèrement, que ni Brigitte Bardot ni les associations de défense des animaux n'aient encore dénoncé le procédé; on s'étonnera moins que le programme du Front national prévoyait la suppression de toute une série d'expressions artistiques jugées décadentes; on lira avec une particulière attention l'article du `Monde 2´ de ce mois (2) qui assimile cette émission aux zoos humains qui, dans les foires d'Europe, fin du XIXe siècle, début du XXe, exposaient à la curiosité publique, des spécimens d'autres races... Que faire pour éviter tout cela? Se tourner vers l'école et s'interroger sur son rôle dans notre éducation. Ma formation m'incite à croire que les cours de `sciences humaines´, je comprends, par ces mots, les matières que l'on a l'habitude de nommer `littéraires´, ont une grande responsabilité à reprendre dans l'éducation au sens critique et à la citoyenneté, et qu'il n'est pas besoin, si cette mission est remplie, de concevoir un nouveau cours d'éducation à la citoyenneté, comme certaines bonnes volontés ministérielles semblent vouloir l'envisager.

Le programme de français, 3e degré, de la Fédération de l'enseignement catholique évoque, dans sa page 8, les finalités de l'enseignement du français et affirme, entre autres: `Préparer tous les élèves à être des citoyens responsables, capables de contribuer au développement d'une société démocratique, solidaire, pluraliste et ouverte aux autres cultures.´

Plus loin, à la page 11, on peut lire: `Il convient donc moins d'amener les élèves du troisième degré à adopter une lecture critique et distanciée que de les exercer à cette compétence complexe de la lecture que tend à mettre en jeu la fiche consacrée à la lecture littéraire et qui suppose le développement conjoint du sens critique, de la sensibilité et de l'imaginaire.´

Mais la page 26 du dit programme est édifiante. Pour deux années scolaires - je rappelle que le troisième degré reprend, à la fois, les cinquième et sixième années -, on trouve le prescrit minimal des `objets à lire´ (sic): `Deux romans du XIX e et deux du XX e , un film, une pièce de théâtre du XVII e et une du XX e , une représentation théâtrale, un recueil de poèmes.´

Certes, il s'agit du prescrit minimal, mais cela fait sept oeuvres en vingt mois! Et il convient d'ajouter que le professeur reçoit une liste d'auteurs à aborder, liste dont on précise qu'elle est donnée `à titre indicatif et non obligatoire!´ On se demande à quoi elle peut bien servir!

Ainsi, les cours de français du troisième degré - heureusement pas tous - rappellent les fameuses auberges espagnoles, dans lesquelles la qualité des repas dépendait des victuailles que le voyageur amenait...

Et je doute que l'on prépare à la citoyenneté en abordant, principalement Xavier Deutsch, Amélie Nothomb, Pierre Palmade, voire Stephen King, rejetant à la marginalité, Sartre, Camus et bien d'autres, comme Hugo, par exemple.

Et pourtant, qu'on relise, d'abord pour le plaisir, ensuite pour la réflexion: `Les mains sales´ et `Les justes´, et l'on s'apercevra que toute la problématique de l'attentat terroriste aveugle est là et nulle part ailleurs.

N'est-on pas en face d'une véritable escroquerie intellectuelle qui consiste à mettre au placard les écrivains qui, au cours de tous les siècles, ont débattu des valeurs européennes et universelles?

Il me serait possible, mais je deviendrai trop long, de procéder à la même analyse des cours d'histoire, réduits à quatre ans (l'étude du milieu les remplaçant au premier degré), organisés en questions thématiques approfondies, renonçant à l'étude chronologique, et donc logique, des faits, ignorant purement et simplement l'histoire de Belgique.

Qu'il me soit plutôt permis de m'interroger sur le nombre de professeurs, toutes matières confondues, qui, au lendemain de l'élection de Jean-Marie Le Pen pour le deuxième tour, ont commencé leur cours en évoquant l'événement? Qu'il me soit encore permis de m'interroger sur les raisons pour lesquelles mon fils n'a appris les paroles de la Brabançonne qu'à `la Lux´ à Louvain-la-Neuve, parce que c'était une condition pour passer son baptême? Qu'il me soit toujours permis d'être fier de voir mes fils scouts et leurs copains saluer le drapeau belge, en regrettant qu'on ne le fasse plus beaucoup ailleurs?

Un manifestant français déclarait, sur une chaîne de télévision, qu'il n'était pas normal d'avoir laissé le monopole du drapeau bleu-blanc-rouge et de la Marseillaise au Front national. N'est-on pas occupé à leur laisser également celui de certains mots et de certaines valeurs comme le respect, les devoirs, l'exigence, la Patrie, et osons-le, l'ordre?

Comment? Mon texte n'a rien à voir avec mon titre. Vous avez raison, mais je ne supporte plus les responsables politiques qui, en Belgique et ailleurs, parlent de leur pays en disant `ce pays´, comme s'il leur était étranger et qu'ils ne lui appartenaient pas.

Si nous voulons nous comprendre, parlons de `notre pays´... et soyons-en fiers!

(1) Classement de la Fnac/Le Point du 14 au 21 avril 2002.

(2) `Zoos humains´, dossier réalisé par Pascal Blanchard et Frédéric Joignot, dans `Le Monde 2´, mai 2002.

© La Libre Belgique 2002