Opinions
Une opinion de Luc de Brabandere, philosophe d'entreprise, auteur de "Homo Informatix" (Le Pommier, 2017).


La Belgique doit imaginer de catégoriser autrement les citoyens, les entreprises, les secteurs d’activités. Le sauvetage de la sécurité sociale et du pays est à ce prix.


Si nous sommes capables de "penser" - quel que soit le sujet, quel que soit le moment -, c’est parce que nous utilisons un outil bien précis, un outil très puissant formalisé il y a 2400 ans par un des plus grands génies de tous les temps, Aristote. Cet outil a pour nom "catégorie". Consciemment ou non, nous raisonnons en effet à propos des choses en les simplifiant, en négligeant les nuances et en les mettant dans des cases.

Si un rédacteur en chef peut penser à ses lecteurs ou si un gérant de supermarché peut penser à ses clients, c’est parce qu’ils répartissent des milliers de personnes en sous-groupes, en segments, bref en catégories. De même, si vous vous y retrouvez dans votre bibliothèque, c’est parce vous avez utilisé ou créé des rubriques, des sections, bref des catégories.

L’usage de catégories nous permet de formuler des jugements et de construire de raisonnements, de penser au monde et même de l’améliorer. Excellente nouvelle donc, merci les catégories !

Mais elles ont trois caractéristiques qui peuvent poser de sérieux problèmes si on les ignore:

  1. D’abord, elles n’existent pas ! Un "philosophe" par exemple n’existe pas. Vous ne pouvez dire où il habite, ni le dernier livre qu’il a lu. Une catégorie est une construction de l’esprit, elle est une étiquette que l’on choisit de mettre sur un tiroir, mais elle n’est dans aucun tiroir.
  2. Ensuite, elles sont rigides et figées dans un monde qui ne l’est pas. Donc un jour ou l’autre elles deviennent inadaptées, et elles doivent alors laisser la place à de nouvelles catégories. Quel sens y a-t-il encore aujourd’hui à parler de "conjoints aidants", de "classes moyennes" ou d’ "intercommunales" ?
  3. Enfin elles sont floues. Si un directeur de supermarché organise une partie de son magasin en pensant par exemple aux "jeunes mamans", il augmentera peut-être son chiffre d’affaires, mais s’il essaye de définir exactement ce qu’est une jeune maman, il perdra certainement son temps.

Il n’y a pas de science de la catégorisation. Une catégorie a toujours un côté arbitraire, subjectif et conventionnel. Elle n’est donc jamais vraie ni fausse, et la seule manière de l’apprécier est de voir son utilité. Pour le gérant du supermarché, la catégorie "jeunes papas" regrouperait autant de monde que celle des "jeunes mamans", mais elle serait probablement moins utile. Tout comme le seraient la catégorie des "clients gauchers" ou celle des "passionnés de généalogie".

Des hypothèses boiteuses

Aristote ne s’était pas tracassé outre mesure de ces défauts de fabrication, car ce qu’il voulait avant tout c’était établir les lois de la logique, la science du raisonnement correct.

Il était parti d’un constat : le verbe "être" peut s’utiliser de manière très différente. On s’en rend compte en comparant des petites phrases comme "nous sommes cinq, nous sommes jeudi, nous sommes à Anvers, nous sommes pressés, nous sommes des êtres humains" ou, plus simplement encore, "nous sommes". Même si ces six phrases peuvent décrire une même situation, le verbe "être" s’y donne à chaque fois de manière différente car il renvoie respectivement à la quantité, à l’espace, au temps, à la qualité, à l’essence ou à l’existence.

Cette intuition a conduit Aristote à l’idée de "catégorie" au prix de deux hypothèses très contraignantes:

  • Une catégorie est homogène : il n’est pas possible d’être un peu consultant ou beaucoup consultant. Non, on est consultant ou on ne l’est pas.
  • Une catégorie est décidable : il est toujours possible de dire si quelqu’un est consultant ou ne l’est pas.

Ce n’est évidemment pas le cas. Car les catégories ne sont pas homogènes - on le sent, un taxi est un peu plus un "véhicule" qu’un tank ou qu’une navette spatiale - et elles ne sont pas décidables - le vin n’est-il pas aussi un jus de fruit ?

Inventer de nouvelles catégories

L’expression "Changer de catégorie" peut se comprendre de deux manières différentes. Ou bien il s’agit de passer d’une catégorie existante à une autre, comme un club de football qui monte de division. Ou alors il s’agit d’inventer une autre manière de diviser !

C’est de cette deuxième compréhension qu’il s’agit évidemment ici. Le monde change sous nos yeux, mais nous continuons à utiliser des catégories choisies il y a 70 ans ou plus. Nos conceptions de l’enfance, de la formation, des stades de la vie sont plus anciennes encore.

La Belgique doit donc imaginer de catégoriser autrement non seulement les citoyens mais aussi les entreprises et les secteurs d’activités. Le sauvetage de la sécurité sociale et de ce qui tient le pays ensemble est à ce prix.

Le magazine "The Economist" rappelait récemment quelques chiffres importants. En 1800, dans aucun pays du monde l’espérance de vie à la naissance ne dépassait 40 ans. Aujourd’hui elle est supérieure à 40 ans dans… tous les pays du monde ! En 1950 seul 5 % de la population mondiale avait plus de 65 ans, aujourd’hui plus de 8 % des Terriens ont dépassé cet âge et, en 2050, le chiffre pourrait atteindre 16 % ! La démographie est prévisible. D’ici 2100, le ratio des plus de 65 ans par rapport aux gens qui travaillent devrait tripler !

La génération de l’après-guerre, dite du baby-boom, est aujourd’hui mise dans la catégorie des "retraités" ou des "pensionnés".

Mais quels vilains mots ! La retraite ? Cela me fait penser à la retraite de Russie, ce mot évoque l’abandon, la défaite, la fuite, l’échec. La pension ? Cela me fait penser au bâtiment où l’on met son chien pendant les vacances, ce mot évoque l’enfermement, l’ennui, l’inaction, la solitude. Alors que, pour la plupart, les "retraités" et les "pensionnés" témoignent quotidiennement du contraire. Ils sont dans l’action, la solidarité, le lien, la transmission, l’ouverture.

Ceci n’est qu’un exemple parmi d’autres - pas vraiment choisi au hasard, je le concède - mais tous concordent à dire la même chose : l’heure est venue d’inventer de nouvelles catégories.