Opinions

JACK STRAW, Ministre britannique des Affaires étrangères

Le porte-parole autoproclamé d'al Qaeda en Europe, revendiquant la responsabilité des atrocités commises à Madrid le 11 mars, a osé dire «Vous aimez la vie; nous aimons la mort.» Les assassins de ces banlieusards du petit matin ne se sont pas demandé si leurs victimes étaient favorables ou non à l'intervention militaire en Irak; s'ils étaient musulmans ou chrétiens, Espagnols ou Français. Les terroristes détestent les musulmans modérés autant que les chrétiens, ou que n'importe quel partisan de la paix, quelle que soit sa religion. Ils disent agir au nom de l'islam, mais revendiquent des centaines de victimes musulmanes. (...)

Al Qaeda se sert de la situation en Irak comme prétexte de ses attentats indignes, comme il s'est servi de la Palestine et du Cachemire ou d'autres griefs supposés contre l'Occident. Mais régler ces griefs ne l'intéresse pas. La première fois, en 1993, il a attaqué le World Trade Center parce que le processus de paix d'Oslo était arrivé à son stade le plus positif -parce que le dialogue et le compromis allaient le priver du carburant idéologique dont il se nourrissait. En Irak aujourd'hui, des terroristes assassinent des musulmans pour fomenter la division, parce que leur plus grande peur est que l'Irak devienne une démocratie tolérante, diverse et prospère. Croire qu'on pourrait ne pas figurer sur la liste de leurs cibles en adoptant une politique non engagée est non seulement faux mais profondément dangereux. Ils n'aimeraient rien tant qu'une communauté internationale faible, incapable de bâtir l'ordre fort dont elle a besoin pour combattre efficacement le terrorisme, et de donner suite à ses engagements envers les Irakiens et les Afghans.

Nous devons retirer des horreurs de Madrid non pas la peur et la division, mais une volonté commune de vaincre le terrorisme, et d'aider Irakiens et Afghans à se construire un pays libre et prospère. Traduisons cette résolution commune en action. (...) Commençons par valider intégralement le mandat d'arrêt européen dont nous sommes convenus il y a 3 ans. Il nous faut des mesures concrètes sur le plan de l'application et du judiciaire, un meilleur mécanisme d'échanges du renseignement; un dispositif amélioré de lutte contre le financement du terrorisme. Nous avons fait des progrès hier à Bruxelles à la réunion des ministres des Affaires étrangères. Il s'agit de décider de mesures concrètes qui soient efficaces et de les faire appliquer.

L'Union européenne peut aussi se rapprocher de ses partenaires internationaux pour développer leurs capacités anti-terroristes en leur proposant une aide en experts et en financements. Cette forme de réflexion conjointe, et de mise en commun des différents outils qui sont à la disposition de l'Union, fonde la stratégie de sécurité mise au point en décembre dernier. Elle peut aussi jouer un rôle important dans la mise en place de partenariats avec ses voisins de la Méditerranée et du monde arabe afin de soutenir les processus de développement économique, politique et social qui font leur apparition par réaction aux défis de ce monde en évolution.

Elle peut enfin renouveler ses efforts pour remettre les Israéliens et les Palestiniens sur la voie de la «feuille de route» et de la paix. Les deux parties doivent respecter le droit international et ne plus commettre de violences. Quelles que soient les difficultés, la seule solution acceptable à ce conflit est qu'Israël vive dans la sécurité aux côtés d'un Etat palestinien viable. Hors de l'Europe, notre engagement sera aussi important qu'à l'intérieur de nos frontières. Cela vaut pour la lutte contre le terrorisme comme pour l'ensemble des questions de sécurité. La victoire historique de l'Europe est d'avoir construit une sécurité durable sur un continent habitué aux ravages de la guerre. Aujourd'hui, nous ne préserverons notre sécurité qu'en nous engageant à l'échelle mondiale. Il est donc indispensable d'y travailler dans l'unité. Nous ne pourrons pas le faire seuls. La coopération transatlantique, par le biais de l'Otan, du G 8 et du partenariat USA/UE va jouer là un rôle critique. L'Otan, par exemple, apporte la stabilité à des régions comme l'Afghanistan et les Balkans où les groupements terroristes ont su exploiter l'anarchie.

Bien sûr nous avons nos divergences avec les Etats-Unis -il est même normal que deux grandes démocraties ne soient pas d'accord sur tout, comme il est normal que la Grande-Bretagne ne soit pas toujours d'accord avec la France ou l'Allemagne, ou même le Danemark. Mais nous ne pouvons pas laisser le terrorisme nous diviser. Cela ne profiterait ni à l'Europe ni aux USA, mais aux terroristes eux-mêmes qui savent bien que l'alliance transatlantique, efficace et unie, est la meilleure des armes. Il y a des valeurs universelles et l'Europe n'est pas une entité distincte condamnée au conflit avec l'islam. (...) Pour moi, l'épreuve décisive est la candidature de la Turquie à l'Union européenne. Si nous pensons, comme je le pense fermement, que la force de l'Europe n'est pas d'être un club judéo-chrétien mais une diversité de traditions soutenue par des valeurs communes et universelles, alors nous devons remplir nos engagements. Nous avons reconnu cette candidature. Nous devons maintenant être clairs sur le fait qu'elle sera traitée comme n'importe quelle autre, sans crainte ni favoritisme. Donc, sous réserve que la Turquie remplisse les critères de Copenhague, le Conseil européen sera en mesure de s'engager clairement en décembre à ouvrir les négociations d'adhésion. (...)

Le même mécanisme est à l'oeuvre en ce moment à Chypre où la perspective de l'adhésion anime le processus politique qui permettra à l'île réunifiée de rejoindre l'Union le 1er mai 2004. J'espère que les Chypriotes réserveront leur jugement sur le plan Annan en attendant d'en voir la version finale, et adopteront cette solution non seulement internationale mais européenne lors des référendums du 20 avril.

L'Europe doit être prête à remplir ses engagements et à soutenir un accord avec tous les moyens qu'elle a. Avec son aide, l'île de Chypre réunifiée peut devenir synonyme de réconciliation, d'espoir et de prospérité. Cette réunification peut transformer une région qui depuis si longtemps représente une menace pour la sécurité européenne, en l'un de ses meilleurs atouts.

© La Libre Belgique 2004