Opinions Une chronique de Myriam Tonus

Aumônière en hôpital psychiatrique, j’enfonce la porte ouverte. Les délires ont de l’avenir.



Même si elle est grande ouverte, enfonçons la porte : oui, nous vivons dans une société de l’immédiateté, du tout-au-présent, où la mémoire tient la place de la vieille tante éloignée - elle a bien sûr le droit de s’inviter de temps à autre, mais ne mérite guère plus qu’un intérêt poli. Cite-t-on la Nuit de cristal, les grèves de 60 ou la violence du franquisme, ces mots évoquent aux oreilles de la plupart des jeunes, au mieux des réminiscences scolaires, plus probablement des faits liés à un passé qu’ils ne peuvent même plus imaginer. "C’est incroyable. Rendez-vous compte que mon jeune vicaire ne sait pas vraiment ce qui s’est passé lors du concile Vatican II !", soupirait ce prêtre qui a à peine le double de son âge. Les oubliettes, en vérité. Au sens matériel du terme.

Ce floutage du passé collectif se double désormais - et l’on ne s’en étonnera guère - d’une occultation d’une partie de ce qui constitue l’humain : l’inconscient, ses ruses, son pouvoir. Dira-t-on que Freud a rejoint aux oubliettes Eratosthène (savant qui, au IIe siècle avant Jésus-Christ, calcula la circonférence de la Terre avec une précision remarquable) ? Il est devenu presque aussi politiquement incorrect de parler de psychanalyse que de se réclamer du marxisme. C’est là, ô ironie, opérer un refoulement qui eut intéressé les disciples du maître viennois… Car enfin, à moins de réécrire l’histoire, il est difficile de nier que cette part obscure existe bel et bien en chaque être humain. Mais il est vrai que, la simple mémoire historique n’étant plus en grande forme dans le public, il est devenu plus aisé de la mutiler; certains ne s’en privent pas. Mais il en va ici comme en d’autres lieux : ne plus parler d’une chose ne la fait pas disparaître. Ne plus interroger l’inconscient (individuel ou collectif) ne l’empêche pas de produire ses effets et il faut une certaine naïveté pour s’imaginer que l’être humain, dont la vie se déroule nécessairement dans la durée, est parfaitement transparent, absolument compréhensible et tout à fait guidé par sa raison ! S’il ne l’est pas, c’est qu’il souffre d’un dysfonctionnement, voire d’une maladie dûment identifiée. Listez les symptômes et vous aurez la réponse. Le traitement suivra.

C’est ainsi l’on peut désormais rencontrer dans des hôpitaux psychiatriques des travailleurs atteints de burn-out, des femmes dépressives, des suicidaires avérés, des pervers narcissiques forcément manipulateurs et tellement de personnes bipolaires que l’on finirait par se demander s’il n’y a pas quelque chose de vicié dans l’air que nous respirons ! Quant à chercher à savoir où s’origine la souffrance de chacune de ces personnes, ce qui un jour, dans son histoire, s’est cassé, cela paraît presque incongru. La camisole chimique se charge de calmer - d’assommer serait plus exact - les maux et les angoisses. "J’ai essayé de me tuer le jour où mon gamin a eu 6 ans. C’était l’âge que j’avais lorsque ma mère s’est suicidée", raconte cet homme avec une lucidité douloureuse, ajoutant : "Ça n’a même pas eu l’air d’intéresser le médecin qui m’a dit qu’après le traitement, j’irais mieux." Il s’est suicidé trois mois après sa sortie de l’hôpital. Peut-on raisonnablement penser que l’on éteindra un incendie qui a pris dans la cave en arrosant le toit ?

Il s’agit là, bien sûr, d’un cas limite, hélas pas unique. Mais sans aller jusqu’à ces comportements qui témoignent d’une blessure profonde, souvent inaccessible, et qui appellent une écoute alertée, bienveillante et longue, l’espèce d’inconscience qui est aujourd’hui de mise finirait par faire croire que l’être humain est (re) devenu maître de sa vie et de son destin et que s’il se sent mal, c’est qu’il n’a pas bien compris les règles du jeu où il est censé tenir sa place. Déplorer l’abyssale inconsistance de programmes télé, être incapable de rire des pitreries de bouffons médiatiques ou dénoncer la tyrannie de la consommation ne mène pas très loin. Peut-être faudra-t-il avoir un jour le courage de faire un "constat loyal", comme disait Freud, et essayer d’identifier les racines profondes et lointaines de ce qui nous paraît quelquefois délirant. Car sans connaissance de l’histoire, impossible de bâtir solidement le futur; mais sans reconnaissance de l’inconscient, les délires ont bien, eux, de l’avenir.