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Les dimensions apocalyptiques de ce qu’il est désormais convenu d’appeler le "Mardi noir haïtien" sont sans équivoque. Tel un colosse, une conscience planétaire, émue et aiguisée par une couverture médiatique inouïe, s’est mobilisée, d’une manière instantanée, pour aider Haïti à faire face à cette tragédie. Entre la spontanéité de la communauté internationale et l’organisation des secours d’urgence est apparu l’anarchie et le chaos de l’Etat créole haïtien. Un Etat agonisant qui s’est effondré à la face du monde après deux cents ans d’un régime ségrégationniste. Il est donc préconisé ici d’euthanasier l’Etat créole haïtien et de mettre en chantier une double (re)construction en Haïti. Celle, d’abord politique, d’un véritable Etat-nation et ensuite, celle des infrastructures. Tout plan de (re)construction d’Haïti qui écarterait une telle hypothèse aboutira mécaniquement à la réédition des erreurs du passé.

Pour une meilleure compréhension de ce constat, rappelons que l’acte civil de l’Etat créole remonte au lendemain de la déclaration de l’indépendance d’Haïti en 1804. Antithèse de l’Etat-nation, l’Etat créole - qui n’est pas exclusif à Haïti - y est l’un des prototypes les plus morbides, en raison de sa résilience bicentenaire, de sa brutalité et de son instrumentalisation par les "néo-Afrikaners" que constitue sa minorité créole (10 % de la population). Il en découle que l’Etat créole haïtien est, dans une certaine mesure et à un moindre degré, l’équivalent de l’Etat ségrégationniste sud-africain de Pieter Willem Botha. La situation de la majorité bossale (NdlR: descendants des esclaves d’Afrique) en Haïti n’est guère plus favorable que celle de la majorité noire sud-africaine sous le régime d’apartheid. Le Créole se distingue par son mépris des deux principaux marqueurs identitaires de la majorité bossale: le vaudou haïtien et la langue créole.

D’un côté s’impose la minorité créole, formée d’une bourgeoisie faisant affaires sur le littoral et résidant sur les hauteurs, barricadée et emmurée. De l’autre côté, survit la majorité bossale dont les membres, éternels candidats à l’exode interne et externe, sont ostracisés et maintenus dans des ghettos. Les Bossales sont de véritables Homini Saci, olympiens de la famine, de la mort et de la fatalité, survivants de nombreuses calamités.

Le créole n’a jamais adhéré non plus au principe "une voix, un vote", sans lequel la démocratie ne serait qu’une illusion. Le Bossale ignore le principe juridique et démocratique suivant lequel sa voix et son vote égalent ceux du Créole. Entre les deux, l’Etat créole haïtien est phagocyté par une élite prédatrice, myope et apatride, aussi obsédée par la chaise présidentielle qu’incompétente.

Telles furent les forces en présence au lendemain de l’indépendance d’Haïti en 1804 : la minorité créole formée de lettrés face à la majorité d’illettrés que furent les Bossales et, entre les deux, le nouvel Etat créole en devenir. Un triple principe d’exclusion est à l’œuvre dans ce cadre: d’abord, la pigmentation épidermique, ensuite, le savoir et enfin, l’avoir. Comparons la situation des Martiniquais, Guadeloupéens, Dominicains, Guyanais et Réunionnais avec celle des Braseros haïtiens ("coupeurs de cannes") en République dominicaine pour nous faire une certaine idée assez juste de ce que l’Etat créole a accompli pour la majorité bossale en Haïti depuis deux siècles. Combien de Créoles retrouve-t-on dans les "camps" néo-esclavagistes dominicains? Aucun. Combien d’entre eux, par contre, disposent d’une deuxième résidence en République dominicaine? Nombreux, en effet, sont ceux qui se paient cette petite gâterie.

Par ailleurs, ce qui frappe l’imagination de l’observateur en visite en Haïti, c’est la créolisation consciente ou inconsciente de la jet-set bureaucratique de l’Onu et des ONG affectés en Haïti. La complexité de l’Etat créole haïtien semble leur échapper. L’échec répété des diverses initiatives parrainées et financées par la communauté internationale en Haïti résulte, à notre avis, de cette mauvaise intelligence. Autrement, cette dernière aurait cessé de coopérer avec un tel Etat, voire l’aurait dénoncé au même titre qu’elle le fit jadis pour le régime d’apartheid de l’Afrique du Sud. Ce que la communauté internationale feint d’ignorer, c’est qu’Haïti est une société néocoloniale, tant dans ses structures que dans son fonctionnement.

La fracture entre le Créole et le Bossale est devenue la norme fondatrice du non-vivre ensemble qu’est Haïti. Elle y est l’obstacle fondamental à l’émergence d’un véritable Etat-nation et, a contrario, la sève vitale de l’Etat créole haïtien, cet Etat prédateur, parasité par une élite composée aussi bien des Créoles que des transfuges de la majorité bossale. Sa mission ? Pérenniser le statut quo infernal.

La seule et unique tentative opérée durant les deux derniers siècles d’histoire d’Haïti pour briser l’Etat créole haïtien fut sous l’occupation américaine et par delà la violence avérée de celle-ci (surtout les cinq premières années). Les Marines de Jim Crow furent scandalisés par la violence structurelle et raciste de l’Etat créole en Haïti. Une telle violence a connu des fortunes diverses tout au long du vingtième siècle mais demeure un invariant de l’Etat créole haïtien.

A coté du "Mardi noir haïtien", s’affiche donc l’oppression bicentenaire de cet Etat créole haïtien, gardien et garant du régime d’apartheid toléré en Haïti. Tout projet de reconstruction d’Haïti qui ne repose pas d’abord sur celui d’un véritable Etat-nation en Haïti ne sera qu’une autre entreprise condamnée à l’insuccès, au même titre que les initiatives antérieures de la communauté internationale en Haïti. Ceux qui voient en Haïti un immense marché à conquérir préconiseront d’abord la reconstruction - reconduction. Ceux qui y voient une société fracturée, injuste, ségrégationniste et désormais orpheline d’un Etat privilégieront la construction d’un Etat-nation fondé sur des valeurs communes et une solidarité nationale. Il est à craindre que la première vision ne triomphe sur la deuxième et dans ce cas, l’échec de la reconstruction y est programmé. A l’instantanéité de la générosité planétaire, doivent se substituer la lucidité froide et l’objectivité du diagnostic devant conduire aux choix de finalités sociétales et orientations stratégiques. L’Etat créole haïtien ne peut être l’architecte d’une telle entreprise.