Opinions

Chroniqueur

La frontière entre le permis et le défendu ne reste pas stable. Depuis une bonne trentaine d'années, notre société a évolué, en matière morale, vers plus de permissivité. Il y a eu, certes, des réactions. La pédophilie, par exemple, n'est plus tolérée et le viol est aussi jugé plus sévèrement que jadis.

Mais le courant, dans l'ensemble, ne s'est pas arrêté. Des exemples récents en témoignent. Ainsi, madame la ministre Maréchal propose d'introduire l'éducation sexuelle dans les petites classes. Son argumentation est essentiellement la suivante: les jeunes commencent leurs expériences sexuelles de plus en plus tôt ; cette pratique conduit à des résultats indésirables, comme les grossesses, les avortements, etc. ; il faut donc éclairer et préparer les élèves à la vie sexuelle.

Un autre exemple est celui de la volonté de dépénaliser le cannabis. Ici aussi, l'argumentation suit le même raisonnement: la consommation du cannabis est tellement répandue qu'elle ne peut être combattue par la répression ; il faut l'admettre ; sa sortie de la clandestinité la rendra contrôlable.

Le discours suit chaque fois le même schéma: nous sommes en présence d'un phénomène croissant indésirable (la sexualité précoce, la consommation du cannabis) ; faisons sortir ce phénomène de l'ignorance et du secret ; nous pourrons alors le maîtriser.

Si nous appliquons ce discours à d'autres domaines, sa nature fallacieuse apparaît clairement. Essayons l'exemple suivant: nous constatons que la délinquance juvénile augmente et que les jeunes commettent des délits, voire des crimes, de plus en plus tôt ; proposons donc de leur donner des cours pour ouvrir les serrures sans les forcer afin d'éviter qu'ils causent des dégâts inutiles lorsqu'ils pratiquent le `home-jacking´.

La démarche permissive me paraît inacceptable parce qu'elle banalise les comportements fautifs. Elle efface la norme qui devrait guider les choix. Commencer tôt la vie sexuelle ou consommer des drogues douces sont traités comme des faits donnés qu'on ne doit surtout pas moraliser, mais essayer d'en éviter les excès.

Les conséquences plus lointaines de ces comportements ne sont nullement envisagées. Comment les adolescents qui ont vécu leur sexualité suivant leurs pulsions, dans l'immédiat et dans l'éphémère, vont-ils pouvoir fonder, devenus adultes, un couple stable et une famille? L'enseignement de la sexualité, réduit à l'aspect physiologique de l'accouplement et aux techniques qui en assurent la sécurité, dissocié de l'amour, du respect de l'autre, de la responsabilité - prépare-t-il à une vie affective riche, fidèle et profonde? Ne tue-t-on pas Roméo et Juliette? Et quant aux drogues douces, entend-on le cri d'alarme, comme celui des éducateurs des centres de placement en France (Le Monde, 4.7.02) qui affirment que la légalisation du cannabis serait catastrophique?

Toutefois, des signes sont observables qui indiquent un renversement de tendance possible. A l'exact opposé de ce qui est projeté chez nous, aux Etats-Unis, il existe un programme gouvernemental qui vise la promotion, dans les écoles, de l'abstinence sexuelle. Il a reçu cette année 135 millions de dollars supplémentaires. On voit mal pareille action en Europe, mais aux Etats-Unis près d'un million d'adolescentes tombent enceintes chaque année. En France, le débat sur l'interdiction de la pornographie à la télévision est ouvert. Pour M. Dominique Baudis, président du Conseil supérieur de l'audiovisuel, il ne s'agit pas de pudibonderie, mais de protection des enfants. Dans le même pays, l'expansion rapide de la prostitution ces dix dernières années crée aussi l'émoi et suscite la préparation de mesures pour endiguer le `plus vieux métier du monde´!

Il est extrêmement compliqué et délicat d'agir dans la sphère morale. Ne dit-on pas que le chemin de l'enfer est pavé de bonnes intentions? Il ne suffit donc pas d'afficher et d'imposer les bons principes. Mais il n'est pas admissible non plus que les partisans de la permissivité étouffent tout débat en étiquetant les adeptes de plus de rigueur de `ringards´ et de nostalgiques de `l'ordre moral´. Comme si le désordre moral était préférable...

A vrai dire, toute politique dans ce domaine doit être un assortiment optimal de mesures de prévention et de répression, d'éducation, d'encouragement et de dissuasion. Cet optimum, on le rencontre rarement du premier coup. Mais on peut s'en approcher en évaluant régulièrement les résultats et en corrigeant les erreurs.

© La Libre Belgique 2002