Opinions

Entre Flagey et flagellation il y a une homophonie qui prend désormais tout son sens en ce début de printemps.

Une opinion d'Arthur Barsy.


La flagellation est "un acte qui consiste à fouetter le corps humain avec un fouet, des lanières, une tige souple ou encore tout autre objet du même type" selon la définition qu'en donne Wikipédia. In casu, l'acte nous est administré par Madame la Bourgmestre d'Ixelles et est matérialisé par un Arrêté communal sec et lapidaire.

Le printemps avait pourtant bien commencé. Le soleil revenait en fanfare, la nature reprenait ses droits et les corps humains recouvraient un peu de chaleur. Les terrasses se repeuplaient et les pompes à bières s'enclenchaient de plus belle. L'été, avec en ligne de mire une coupe du monde et des soirées d'extase, serait inoubliable.

C'était sans compter l'implacable autorité communale.

L'autorité a tranché : la fête est finie. Deux arrêtés communaux ont été adoptés coup sur coup. Plus précisément : il est interdit à partir de minuit de consommer de l'alcool (y compris de la bière, croit bon de préciser l'article sur le site de la commune) sur la voie publique. Il n'y aura pas non plus d'écran géant installé sur l'espace public pour retransmettre les matchs des diables rouges. En cas de non-respect, des amendes administratives seront infligées.

Autrement dit, il ne sera plus possible de boire de l’alcool (y compris de la bière) après minuit sur les places Flagey et Sainte Croix, aux abords des étangs d'Ixelles mais également dans la rue de la Brasserie et jusqu'à la rue de la Cuve – savourez l’ironie.

Ah mais qu'a-t-on fait au bon dieu pour mériter une telle purge ? Que se passe-t-il Madame la Bourgmestre pour nous ôter toute joie de liesse populaire ? Nous savions qu'Ixelles s'embourgeoisait. Mais nous pensions tout de même qu'une certaine bohème allait de pair... Que nenni ! Chacun chez soi, porte close, la viande dans le torchon et extinction des feux après minuit !

Evidemment, protester en pareille circonstance est un combat perdu d'avance : c'est qu'on ne pense pas à tous ces pauvres gens qui habitent alentour, aux dégradations perpétrées sur les biens publics, à la violence qui se dégage de ces êtres imbibés. Pensez au travail des agents de police ! Pensez au travail du personnel d'entretien !

En bon citoyen (nul n’est censé ignorer la loi !) nous avons lu l'Arrêté en question pour prendre la mesure du problème. Près d'une vingtaine d'arguments (des "considérants" en langage juridique) viennent étayer cette décision. Sa lecture est d'ailleurs réjouissante et l'on sent le plaisir qu'a dû procurer sa rédaction au juriste zélé de la commune. Ainsi : " Considérant en effet que les troubles ont déjà repris depuis la fin de la période hivernale et risquent de prendre de l'ampleur dès l'apparition des beaux jours" ; "Considérant que si la Commune d'lxelles soutient pleinement nombre d’évènements et de manifestations et se félicite du développement du quartier visé par le présent arrêté, elle ne peut tolérer que cette liberté porte atteinte à d'autres impératifs liés à la vie en société".

C'est propre, bien balancé et inattaquable devant le Conseil d'Etat. Le couperet tombe au dernier paragraphe : "Considérant que, afin de préserver la mixité dans le quartier et de permettre aux habitants de trouver le sommeil à une heure décente, il semble proportionné et raisonnable d'ordonner aux établissements de rentrer leurs terrasses à minuit et d'étendre cette mesure à la vente et à la consommation d'alcool dans le quartier."

Il doit bien exister des solutions pourtant : d'autres communes en ont fait l'expérience - et avec succès. Mais une interdiction pure et simple, c'est évidemment moins cher (même lucratif...songez aux amendes) et plus facile à appliquer.

Il y a 50 ans, des étudiants descendaient dans les rues, scandant "Il est interdit d'interdire !" Ceux-là même qui, aujourd'hui, résignés, aigris, procéduriers, interdisent notre liberté de s’enivrer et de festoyer jusqu'au bout de la nuit.

Proportionné et raisonnable, on ne pouvait mieux dire. Allons jeunes gens : soyez raisonnables et proportionnés, la société ne s'en portera que mieux. Mais vous repasserez pour la joie de vivre.


***