Opinions
Par Marco Lamensch, cocréateur, avec Jean Libon, de l'émission "Strip-Tease".


Réponse à la critique, sincère et argumentée, de la juge Manuela Cadelli à propos du film "Ni juge, ni soumise". Non, le succès de l’"école" Strip-Tease ne repose pas sur la moquerie exercée à l’endroit des personnes qui sont filmées.


Je n’ai pris aucune part à la réalisation de "Ni juge, ni soumise", mais en tant que cocréateur de l’émission et de l’"école" Strip-Tease, je souhaite répondre à l'opinion de Mme Cadelli (voir ici)

La question que soulève la juge Manuela Cadelli n’est pas nouvelle et a, depuis la création de l’émission "Strip-Tease", été récurrente dans le chef d’une partie du public.

Sommairement résumée, et élargie à l’ensemble de ce qui a été produit, elle sous-tend un reproche diffus mais constant même s’il me semble minoritaire : le succès des films repose d’abord sur la moquerie exercée à l’endroit des personnes qui sont filmées.

C’est là l’expression générale d’une opinion qui, dans une version se voulant plus politique devient : "Strip-Tease" fait rire essentiellement aux dépens des petits, des sans-grade.

L’intérêt de son interpellation est que, contrairement à tant de critiques très générales et peu étayées, elle est manifestement sincère et argumentée, et ce, au départ d’un film précis dont le propos donne à une magistrate une vraie autorité à parler.

Une méthode

J’aimerais d’abord revenir en deux mots sur les principes qui ont fondé "Strip-Tease".

Il existe mille formes de documentaire qui toutes ont leurs lettres de noblesse, sans qu’aucune puisse prétendre à plus de légitimité qu’une autre.

De Chris Marker à Michael Moore, de Lanzmann à Depardon, de Flaherty à Ruffin, les films ne se ressemblent en aucune manière et ont chacun la forme adaptée à leur propos et à ce qu’ils veulent montrer de la réalité.

De la même manière que les écrivains publiés aux éditions de Minuit n’ont pas la même écriture mais néanmoins quelque chose qui les distingue des écrivains publiés ailleurs, il y a une volonté commune aux multiples réalisateurs qui ont travaillé à "Strip-Tease", même s’ils ont un style propre et souvent reconnaissable : rendre compte de la réalité en privilégiant un style de cinéma direct sans mise en scène et une grammaire proche de celle de la fiction.

Nous préférons la réalité qui ressort d’une conversation saisie sur le vif à la juxtaposition d’interviews, nous nous interdisons tout commentaire, nous privilégions une caméra mobile susceptible de suivre l’action à un dispositif formel qui délimite un champ au-delà duquel on s’interdit de regarder.

Une ambiguïté

Ces prescriptions, si elles permettent sans doute une forme de vie qui a fait le succès du genre, ont un revers : une nécessité de filmer beaucoup plus et malgré cela, une ambiguïté qui persiste souvent. On ne contrôle pas tout, et les choses ne se disent ni ne s’explicitent de manière univoque. Le spectateur est souvent dans la position de celui qui, au café, entendrait discuter deux personnes à la table voisine, sans connaître ni les tenants ni les aboutissants, mais se ferait quand même un avis sur la sincérité de l’un ou de l’autre, sans être sûr que quelqu’un d’autre, avec les mêmes éléments disparates eût porté le même jugement. Il est vrai que souvent, le doute est permis. Mais n’est-ce pas ainsi dans la vie, et même dans le domaine de la vérité judiciaire ?

C’est sûrement ce qui explique en partie que le critique de "La Libre Belgique" ait pu écrire à propos de "Ni juge, ni soumise" : "Et puis, à un moment, sans doute différent pour chacun, le rire se coince, ayant atteint sa limite du respect de la dignité humaine" , alors qu’un de ses confrères du "Masque et la Plume" (France Inter) s’enthousiasmait : " C’est salutaire, c’est drôle, c’est une réflexion passionnante sur la justice, c’est un tout petit peu comme si les Monty Python et Depardon avaient fait un film ensemble… Elle est géniale, on l’adore, et le film est extrêmement narquois, incisif mais jamais caricatural ni méchant. "

La juge et le justiciable

Je ne puis qu’être en plein accord avec Manuela Cadelli dans tout ce qu’elle dit concernant le rapport institutionnel et la domination aussi symbolique que réelle qu’entretient la justice avec le justiciable. Mais il me semble que, non content de n’être pas masqués dans le film, ces éléments sont soulignés de manière très explicites. Pas de la manière théorique et politique qui est la sienne, pas dans la forme policée et juridique qui serait celle d’une audience publique, mais dans chacune des paroles de la juge Gruwez, qu’elle soit avec des suspects ou des collègues de travail.

Bien sûr, elle ne parle pas pointu, elle jargonne un minimum, elle est tout sauf politiquement correcte. Mais chacune de ses paroles, sérieuse ou rigolarde, est bien comprise de celui à qui elle s’adresse et fait référence (souvent très clairement) à la force, voire à la violence de l’institution, en même temps qu’aux règles de la vie en société. Lorsqu’elle dit à un homme dans son bureau : " Si vous me trahissez, la colère d’Allah ne sera rien à côté de la mienne", elle ne se moque pas d’une culture, elle fait plaisamment comprendre à son interlocuteur qu’elle la prend en compte tout en faisant preuve de mansuétude à son égard.

Mais dans le même temps, ses paroles sont empreintes d’une telle empathie, d’une telle humanité, d’un tel sens pédagogique qu’on a le sentiment que ses "clients" ont pour la plupart dû retirer quelque chose de positif de leur confrontation avec une telle pratique de la justice. Et puis quand même, sans que ce soit un passe-droit à faire n’importe quoi, tous ces gens majeurs ont donné leur accord à être filmés…

Et quand Gruwez intime à un policier qui la conduit en voiture l’ordre d’actionner la sirène pour aller plus vite en déclarant : " Profitons de nos petits privilèges !", il faudrait être fort imperméable au second degré pour ne pas percevoir le regard distancié sur l’institution…

Aucune volonté de ridiculiser

Alors oui, comme elle est très drôle on rit. Mais nous n’avons pas la même interprétation du rire, de ce rire-là : le fait de rire n’est pas ici synonyme d’"entertainment". On rit d’elle, on rit avec elle, on rit parfois de ce que dit un des personnages, mais jamais je n’ai eu le sentiment que les gens autour de moi, dans la salle de cinéma, se moquaient des justiciables ou de stéréotypes socio-culturels, aussi caricaturaux pussent-ils paraître.

Car le fait de nommer ou de montrer les choses n’implique en aucune manière un mépris implicite ou une volonté de ridiculiser. A ce compte, Reiser dessinant son Gros Dégueulasse n’aurait que mépris pour les pauvres et Jamel pour ses anciens camarades de banlieue. On peut, sans être totalement naïf, créditer le public de suffisamment d’intelligence et d’humour pour faire la part des choses et distinguer la critique sociale d’un rire méprisant.

Evidemment, il y aura toujours des gens que ni Reiser, ni Jamel Debbouze (ni "Strip-Tease") ne feront rire ou réfléchir et qui, pour comprendre qu’un enfant du Borinage est malheureux, auront besoin d’un commentaire qui le claironne.

Ceux-là seront à tout jamais rétifs à "Strip-Tease". Mais j’espère qu’après réflexion Manuela Cadelli, même si elle n’apprécie pas le film, n’y verra plus ni un mépris de classe ni une pochade sur la justice servie par une magistrate en quête de visibilité.