Opinions

Dans «La Libre Belgique» des 25/26 mars 2006, on mentionne un sondage effectué au Nord du pays. Selon cette enquête du groupe Agogiek de la VUB, une majorité de Flamands se montre très critique à l'égard des allochtones, considérés comme la cause de nombreux problèmes. Par contre, les «Flamands sont cependant tolérants en ce qui concerne presque toutes les autres problématiques». En d'autres termes, les «questions éthiques ne posent aucun problème», comme le mariage des homosexuels, leurs désirs de pouvoir adopter des enfants, l'euthanasie,... Un tel sondage réalisé dans le Sud du pays donnerait-il un autre résultat?

En dehors des matières éthiques, il importe de se rendre compte que d'autres évolutions de notre société suscitent également des questions. L'usage de plus en plus généralisé de l'informatique peut, à terme, représenter un danger pour le respect de la vie privée. De nombreux résultats positifs dans le domaine biomédical pourraient inciter certains chercheurs à dépasser les limites de ce qui est rationnellement permis. Regrettons au passage que la Belgique n'ait toujours pas adhéré à la Convention européenne des droits de l'homme et de la biomédecine, rédigée par une cinquantaine d'experts indépendants de toute l'Europe. La multiplication et le perfectionnement des techniques de persuasion (par exemple, le recours aux méthodes sub-liminales) peuvent engendrer un risque de manipulation et un affaiblissement de la démocratie. Tout cela illustre la constatation que l'évolution n'est pas nécessairement synonyme de progrès. Alors que le bien commun a été le but recherché pendant des lustres, la législation actuelle exacerbe la liberté au point de donner la préférence à la volonté individuelle. Dans ces changements, le respect scrupuleux de la dignité humaine est-il encore la priorité? On pourrait en douter et cependant ce concept de dignité humaine est une des grandes caractéristiques de notre culture occidentale! D'où vient ce concept si ce n'est de la valeur transcendante que le christianisme confère à la personne.

Qu'on le veuille ou non, il est un fait historique que personne ne peut contester: notre culture occidentale plonge ses racines dans le christianisme. Certes, on ne peut négliger ni les apports de l'époque gréco-romaine ni les contributions du judaïsme et de l'islam médiéval.

Le siècle des Lumières a également exercé une influence décisive, mais la base de notre société porte une marque chrétienne indélébile. Il n'est pas étonnant que la démocratie moderne, l'évolution des droits de l'homme, le respect de la dignité humaine soient nés en Occident. Le christianisme a permis l'éclosion de ces concepts. Il ne s'agit nullement de minimiser le rôle des humanistes du XVIIIesiècle qui ont inventé l'expression «droits de l'homme», ni d'ignorer que l'Eglise a longtemps rejeté cette appellation. Les humanistes, les partisans d'une laïcité rigoureuse et d'autres ont aussi contribué à l'élaboration de notre civilisation. Mais ces apports ne peuvent se concevoir qu'en fonction de ou en réaction à l'idée maîtresse de l'importance de la personne, comme centre de l'univers.

Cette place du christianisme dans notre culture est un fait historique que même l'agnostique le plus convaincu ne peut nier, sauf à perdre toute objectivité. Avec raison, certains s'exclament qu'il ne peut être question de porter atteinte au principe essentiel de la séparation de l'Eglise et de l'Etat. Il est évident que les temps ne sont plus où l'Eglise se permettait d'intervenir dans le domaine politique. Evidemment des rencontres entre les deux sphères d'activité sont parfois inévitables dans la mesure où, à l'inverse, l'Etat s'aventure toujours davantage dans un domaine éthique, matière dans laquelle les Eglises ont acquis une réelle expertise.

Dans un identique souci d'objectivité, il convient d'éviter la confusion donnant l'impression que certains problèmes actuels résultent de l'ingérence de la religion dans le domaine public. Personne ne met en doute que ce dernier domaine relève de la seule société alors que la religion est surtout du ressort de la vie privée. La religion a simplement consacré quelques balises, imposées par la raison ou nécessaires à toute société humaine: le caractère sacré de la vie, l'importance de la famille comme base de la société, le respect inconditionnel de la dignité humaine... Dans les conflits actuels de valeurs, il s'agit de savoir si on veut conserver ou rejeter les fondements de notre société occidentale. Si on enlève toutes les valeurs chrétiennes qui, au fil des siècles, ont imprégné notre mode de vie, notre culture occidentale perdra sa spécificité. Supprimons tous les concepts chrétiens et il ne restera que matérialisme et égoïsme! Si nous modifions nos critères de référence, notre vie quotidienne risque d'en être affectée, même dans les aspects qui généralement plaisent. L'évolution est un objectif valable, mais ne jetons pas le bébé avec l'eau de son bain!

A ce souci de préserver nos racines, certains pourraient objecter l'argument d'une société pluraliste ou l'intérêt des contacts inter-culturels. A la première objection, il convient de répondre que les valeurs fondamentales d'une société ne relèvent pas d'une appréciation personnelle, ni d'une majorité politique temporaire. Depuis la nuit des temps, toute société a connu des interdits, sauf à tomber dans la décadence. Pour la détermination de ces balises, la seule question est de savoir si ces critères sont de convenance passagère ou s'ils s'enracinent dans la rationalité. Quant aux contacts inter-culturels, il est vrai que ces relations sont une grande source d'enrichissement, mais elles ne peuvent pas déboucher sur la perte de la spécificité de notre propre culture. Ce qui fait la fortune de l'humanité, c'est la variété des cultures, chacune gardant ses caractéristiques. Les contacts entre les civilisations et l'ouverture aux autres ne doivent pas aboutir à une culture uniforme, insipide et incolore.

Le souci de préserver nos valeurs n'est pas davantage un geste réactionnaire ou un repli conservatoire. S'il est vrai que, dans un monde en évolution, il convient de rester ouverts et faire preuve d'adaptation, il ne faudrait pas pour autant tomber dans une pratique grégaire, consistant à imiter autrui par souci des convenances ou crainte d'apparaître démodé. Respecter les valeurs qui servent de fondement à notre société ne peut pas être qualifié de conservatisme mais, au contraire, d'attitude réfléchie et consciente refusant toute manipulation!

Vouloir préserver pour notre communauté belge les valeurs qui s'enracinent dans un contexte chrétien n'est pas une immixtion de l'Eglise dans la sphère étatique, ni une confusion entre politique et religion, mais une réaction saine de ceux qui, tout en étant ouverts au progrès, souhaitent conserver les acquis de notre société, acquis façonnés et parfois péniblement obtenus par les générations précédentes. Cette attitude peut parfaitement se concilier avec une ouverture à d'autres cultures et avec un réel respect de la neutralité de l'agnostique.

Récemment un groupe de femmes et d'hommes, ouverts au débat mais conscients des enjeux actuels, s'est constitué en vue de rappeler à nos concitoyens l'importance du respect des valeurs fondamentales de notre société.

© La Libre Belgique 2006