Opinions Une chronique de Marie Thibaut de Maisières, éditrice (ZebraBook).


Nikon, pour la sortie de son nouvel appareil, a choisi 32 "ambassadeurs". Issus de 18 pays et de 4 continents. Tous des photographes professionnels. Tous des hommes!


Vous pensez peut-être que Nikon est une société privée et qu’à ce titre, elle fait ce qu’elle veut. Et que les consommateurs/ices, s’ils/elles ne sont pas content(e)s, n’ont qu’à cesser d’acheter leurs appareils. Vous avez raison !

Voici pourquoi je n’achèterai pas de Nikon (juste pour le principe parce que, vu mon talent pour la photographie, ce ne sera pas une grande perte pour l’humanité).

Quand Nikon invite 32 photographes, c’est pour avoir 32 visions subjectives du monde. C’est pour cela, d’ailleurs, que Nikon en a choisi 32 (et pas 3), issus de 18 pays et de 4 continents. Ce qui est fou, c’est qu’au sein de Nikon, dans le processus de sélection (cela devait être un sacré boulot), personne, ne se soit dit que 100 % d’hommes, c’était un peu homogène comme vision et que la moitié de l’humanité avait, peut-être, été oubliée.

Vous me répondrez : "Qui dit que les femmes photographes ont une vision subjective différente des hommes ?" Bien d’accord avec vous ! Beaucoup de féministes pensent que les femmes et les hommes ne sont en (presque) rien différents de nature, et que c’est l’éducation qui les façonne différemment. Mais alors, si nous sommes les mêmes, qu’est ce qui explique qu’aucune femme photographe n’ait eu gré aux yeux des Japonais ? (Petit indice : chez Nikon, 96,3 % des managers sont des hommes.)

J’entends une autre voix (grave) au fond de la salle qui dit : "Peut-être qu’il n’y a pas de bonnes femmes photographes ? Ils n’allaient quand même pas prendre des femmes juste pour leur sexe. C’est pénible ces quotas." Regardez la photo du dernier G20 où elles ne sont que quatre (sur 40) à ne pas porter de cravate et posez-vous deux questions. Sont-ils tous les meilleurs de leurs pays ? Et lequel des deux sexes favorise son propriétaire ? Eh oui ! Les mécanismes de perception de soi, d’engagement, de sélections et de cooptation qui font perdurer la prépondérance des hommes existent. Et ils sont très forts.

De la même manière, l’univers de la photographie, même si cela commence à changer, reste encore très masculin. C’est difficile pour les femmes d’émerger car les hommes sont choisis et coopté par d’autres hommes. Aussi probablement, parce que les femmes ne prennent pas la place, pensant que ce n’est pas un métier pour elles (et Nikon leur donne raison !).

C’est d’autant plus absurde et injuste qu’il existe plein d’incroyables femmes photographes. Et que celles-ci ont un accès totalement privilégié et beaucoup plus large à l’information. Particulièrement dans les régions où les réalités des femmes et des hommes sont très différentes. J’en ai été, personnellement, témoin en Irak où j’ai voyagé avec la photographe Johanna de Tessières. Considérée comme "journaliste", elle avait accès à tous les domaines traditionnellement réservés aux hommes. Mais, étant "femme", elle pouvait aussi s’introduire et discuter dans l’intimité des cuisines et des chambres d’enfants (voir sa photo ci-dessus).

© Johanna de Tessières

De plus, elle posait des questions qui ne seraient pas forcément passées par la tête des hommes journalistes. C’est elle qui, par exemple, a demandé aux femmes yézidies détenues par Daech comment elles n’étaient pas tombées enceintes. Révélant ainsi que les djihadistes donnaient des contraceptifs aux femmes qu’ils violaient et montrant dès lors une certaine organisation dans l’horreur.

Bref, je n’achèterai pas de Nikon parce que choisir 32 hommes comme ambassadeurs, ce n’est pas seulement du sexisme "ordinaire". C’est plus grave que cela. En effet, les photographes ne proposent pas seulement leur vision subjective, avec leurs photos, ils orientent l’information et donc façonnent notre perception du monde. Alors la prochaine fois que vous voyez une photo qui accompagne un article, pensez à moi, à Johanna et à Nikon et, demandez-vous si le photographe n’est pas passé à côté de 50 % de l’humanité.