Opinions

Une opinion de Christian Elsen et Jean Nève, respectivement pharmacien directeur de la Société Scientifique des Pharmaciens Francophones et professeur en pharmacie à l’Université Libre de Bruxelles.

Les "supermarchés" de la santé entretiennent la confusion des genres, sous le grand chapeau de la médecine. Un pas en arrière pour nos soins de santé !


Les médias évoquent de plus en plus fréquemment le phénomène certes interpellant des "Medi-Market", un conglomérat subtil sur un même lieu géographique d’une officine pharmaceutique et d’un magasin de "parapharmacie". Cette enseigne unique en son genre en Belgique prétend entre autres offrir des services qu’on ne trouve pas dans les officines pharmaceutiques classiques et ce, à un prix défiant toute concurrence. Qualifiés parfois de "supermarchés" de la santé, ils promotionnent allègrement médicaments traditionnels, préparations cosmétiques en tous genres ou encore produits dits naturels, dûment accompagnés des conseils de spécialistes tels des diététiciens, des esthéticiens et des naturopathes sans oublier, bien sûr, des pharmaciens. Plusieurs acteurs du monde pharmaceutique ont déjà fait part de leurs sentiments devant ce qui s’apparente à une grosse machine voulant tout écraser sur son passage et qui indubitablement entretient la confusion des genres, le tout sous le grand chapeau de la médecine.

L’opinion de représentants du monde scientifique (dont les universités et les instituts de formation continue) n’a pas encore été beaucoup entendue. En tant que membres de cette catégorie de professionnels, avouons que nous sommes quelque peu désarçonnés par cette entrée en force dans notre paysage des "Medi-Market". De plus, nous nous posons la question de savoir s’il s’agit là de la démonstration par l’absurde de l’échec des réalisations récentes en matière de réforme des soins de santé en Belgique et particulièrement en ce qui concerne la dispensation des médicaments. Aurions-nous ainsi perdu 10 années de concertation entre pharmaciens, assureurs et responsables politiques pour concevoir et mettre en place un nouveau modèle efficient de dispensation des médicaments alors qu’il suffisait d’importer de tels modèles ? Ne nous y trompons pas cependant, le modèle qu’on nous avance sous la dénomination "les nouvelles pharmacies" n’a rien de nouveau puisqu’il n’est autre que celui déjà en cours dans des pays où sévit une médecine à deux vitesses, là où des investisseurs privés se préoccupent bien plus de la santé de leur portefeuille que de celle de la population.

Un modèle "tailor made for Belgium"

En Belgique, les secteurs qui représentent les officines privées et les officines coopératives, qui coexistent depuis bien longtemps, ont toujours unanimement cultivé l’intérêt général de santé publique et un profond respect de l’abord social et médical du patient et ce, dans une approche économique responsable et réaliste. Peu de pays peuvent se targuer d’avoir modifié structurellement les piliers fondamentaux d’une profession comme celle de pharmacien d’officine au cours de ces dix dernières années. Citons sans exhaustivité, la reconnaissance du pharmacien en tant que prestataire de soins (2006), les nouvelles modalités d’exercice de la profession de pharmacien (2009), la déconnexion de la rémunération des officines avec le prix des médicaments pour les médicaments remboursables (2010), la mise en place du Dossier pharmaceutique partagé (2014), des entretiens de nouvelle médication (2014), la tarification à l’unité (2015) et la formation continue obligatoire (2015).

L’ensemble de ces réformes voulues par la profession, encadrées par les universités et soutenues par les responsables politiques, a permis la mise en place d’un modèle adapté à la Belgique qui tient compte des besoins de la population en combinant l’augmentation de la qualité des services et la maîtrise des dépenses du secteur. Cette volonté de construire un modèle officinal "tailor made for Belgium" a encore été réaffirmée par l’actuelle ministre de la Santé qui, tout en reconduisant le moratoire fixant le nombre maximum d’officines en Belgique, a invité le secteur à poursuivre la concertation sur la qualité du maillage territorial.

Non à une marchandisation à outrance

On est donc très loin de ces discours simplistes, démagogiques et faussement avant-gardistes prônant le "big is beautiful" qui tendraient à démontrer qu’il s’agit là d’une piste pour améliorer l’accessibilité aux soins pharmaceutiques. En effet, l’important n’est pas de faire encore plus baisser le prix du médicament et de multiplier à l’envi toutes les tentations mercantiles vis-à-vis du patient mais plutôt de garder sous contrôle le coût des soins de santé en général tout en améliorant la prise en charge médico-pharmaceutique personnalisée du patient. Pour ce faire, il faut notamment modifier les habitudes de prescription, de dispensation et consommation des médicaments. Seuls des concertations et dialogues de proximité entre prestataires de soins et patients permettent d’atteindre l’objectif et certainement pas une politique de bradage des prix et de confusion des genres. A cet égard, le financement de la concertation médico-pharmaceutique qui vient de débuter reste un pas décisif en ce sens.

Permettez-nous donc de douter, au vu des arguments utilisés, que ces supermarchés du médicament et des produits de santé, répondent en Belgique à un besoin de Santé publique. Si on ne met pas un coup d’arrêt à cette marchandisation à outrance, attendons-nous demain à d’autres abus tels des investissements privés massifs dans le secteur des cliniques et hôpitaux privés. La Belgique sera-t-elle un nouvel eldorado pour les marchands de santé ?