Opinions

Une opinion d'Emmanuel Deroubaix, conseiller en communication pour de nombreux opérateurs culturels et conseiller communal à Woluwe-Saint-Lambert.

Ce mercredi matin, la Une de La Libre Belgique s’est répandue comme une traînée de poudre parmi les acteurs du secteur culturel privé et en a fait bondir plus d’un. Comme moi, ils ont failli s’étrangler en lisant que le directeur du théâtre Le Public allait intenter une action en justice contre la ministre de la Culture de la Fédération Wallonie-Bruxelles, Alda Greoli. Son crime ? La ministre aurait refusé d’honorer une promesse de Joëlle Milquet, qui l’avait précédée à ce poste. La lecture des chiffres laisse pantois : bien que privé, le théâtre Le Public perçoit un subside annuel de 1,6 million d’euros. Pour financer un projet présenté comme "d’utilité publique", le théâtre bruxellois avait demandé – et manifestement obtenu de Joëlle Milquet – un subside supplémentaire de 200.000 euros là où il n’est théoriquement habilité qu’à obtenir une subvention de 30.000 euros maximum. Pour finir par en obtenir 50.000 à titre exceptionnel de la part du gouvernement de la Fédération Wallonie-Bruxelles…

De nombreux opérateurs privés sont non seulement abasourdis et choqués par les montants réclamés mais ils considèrent par ailleurs indécente l’action intentée par Michel Kacenelenbogen. D’abord, parce que les montants avancés dans cette affaire feraient le bonheur de nombreux acteurs culturels plus modestes qui, eux, n’ont pas l’entregent ou l’influence du lobby politique de M. Kacenelenbogen. Ensuite, parce que la promesse de l’ancienne ministre de la Culture, outre le fait qu’elle ne soit pas juridiquement défendable, reposerait uniquement sur les bonnes relations personnelles entretenues par le directeur de théâtre et l’ex-ministre. Enfin, parce que, dans un paysage culturel, celui de la Fédération Wallonie-Bruxelles, dont les moyens se réduisent chaque année un peu plus, le statut précaire des artistes ou le soutien à des acteurs culturels moins bien nantis constituent à mes yeux des priorités autrement plus importantes que le renforcement du poids d’un théâtre privé qui me semble déjà bien loti par rapport à tant d’autres qui se battent au quotidien pour leur survie. Mais les ambitions, davantage financières qu’artistiques, de M. Kacenelenbogen semblent sans limites. 

Car, au fond, à bien y regarder, cette affaire révèle surtout les incohérences et les contradictions d’un directeur de théâtre qui, lors de sa création en 1994, méprisait alors le théâtre subventionné, faisant valoir que son théâtre s’inscrivait dans une logique d’entreprise, où le goût du public (d’où le nom de l’endroit) l’emportait sur le bon vouloir des politiques et de leurs subsides. Cela est vrai aussi pour ce qui concerne le modèle économique dont se targue le directeur du Public : en mars dernier, le site de la banque Triodos soulignait encore, sous le titre "Un modèle d’affaires exemplaire », que « grâce aux spectacles et aux activités annexes (activités pédagogiques, tournées, restaurant et donateurs), le Public a généré 64% des recettes propres pour la saison 2015-2016. Une proportion impressionnante quand on sait que la plupart des théâtres affichent une proportion moyenne de 30% de recettes propres contre 70% de subventions. »

Ainsi, il est difficilement justifiable de vanter à la fois un modèle de type privé et d’attaquer le gouvernement en justice pour la non-obtention d’un subside, a fortiori quand on dispose déjà de 1,6 million de fonds publics... pour un théâtre privé ! M. Kacenelenbogen semble être devenu au fil des années un professionnel de la chasse aux subsides. Suivant avec la plus grande attention la politique culturelle, notamment à Woluwe-Saint-Lambert où je suis conseiller communal, ce n’est en tous les cas pas ma conception de la "culture pour tous". Les pouvoirs publics n’ont pas pour vocation d’être un Mister Cash pour les seuls opérateurs qui disposeraient de liens privilégiés avec les politiques en fonction. Pour moi comme pour de nombreux opérateurs culturels qui jouent tous les jours leur destin sur le seul remplissage de leurs spectacles, le directeur du théâtre Le Public doit choisir son camp : celui d’un théâtre privé vivant de ses recettes ou celui d’un théâtre public qui doit être artistiquement plus exigeant. "Il faut qu’une porte soit ouverte ou fermée." Ce n’est pas moi qui l’ai écrit mais un homme de théâtre d’une autre stature, à savoir… Alfred de Musset.


Découvrez ici la réponse de Michel Kacenelenbogen