Opinions Quand les sirènes du narcissisme enflent ou déprécient notre petit "moi", Marie nous sourit et désigne son Fils.

Une chronique d'Eric De Beukelaer.


Ce 15 août, les catholiques célèbrent l’Assomption, une fête qui souligne qu’à la fin de sa vie terrestre, Marie fut associée à la victoire de son Fils sur la mort. Ceci invite à s’interroger sur le rôle spirituel de Notre-Dame. A ceux qui objectent ne pas avoir besoin de faire un détour par Marie pour prier le Christ, l’Eglise répond que l’intercession de la Mère est, au contraire, un raccourci vers le Fils.

Explication : chacun de nous - croyant ou non - vit une quête d’intériorité qui est tout sauf un long fleuve tranquille. Non sans raison, la tradition mystique parle d’un "combat spirituel". En effet, le désir d’élévation qui anime tout homme, ne fût-ce que de façon diffuse, charrie les lourdeurs de son univers mental. Nos conditionnements, nos blessures, une déficiente lucidité envers nous-mêmes et cette complaisance en nous à faire des choix de mort - que la tradition chrétienne nomme le "péché" -, font en sorte que la vie spirituelle si souvent stagne. Même auprès de personnes sincèrement pieuses, se décèle alors comme un parfum d’imposture : un mot qui sonne faux, une posture qui s’avère creuse, un vernis de vertu qui craque… Qui d’entre nous peut se déclarer pleinement immunisé de cela ? L’âme aspire à l’eau vive, mais barbotte dans une mare boueuse à l’odeur fétide.

Beaucoup donnent à cet obstacle à la vie spirituelle, le nom de "narcissisme". Celui-ci désigne un rapport déséquilibré à son identité. Si une juste forme d’estime de soi est nécessaire pour prendre sa place dans le monde, force est de constater que ce lien est sans cesse à guérir. Chez d’aucuns, le sens du "moi" enfle tel une tumeur cancéreuse. Ceux-ci ne se sentent exister qu’en prenant toute la place. "Par moi, avec moi et en moi" est leur unique credo. Chez d’autres, le rapport au "moi" reste atrophié. Ceux-là passent leur vie à s’excuser d’exister - tel le serviteur de l’Evangile qui enterra son talent, plutôt que de le faire fructifier (Matthieu 25,25). "Malgré moi, sans moi et loin de moi" est leur éternel confiteor. Une attitude mentale à ne pas confondre avec l’humilité : s’ils s’effacent, ce n’est pas par sens du service, mais par dégoût de soi.

Le rapport entre spiritualité et narcissisme est donc complexe. Pour créer l’harmonie, chaque tradition religieuse développe son chemin de sagesse. Ainsi, le bouddhisme invite à découvrir la vanité du rapport à soi-même pour que l’âme prenne son envol en regardant la réalité avec sérénité. Le christianisme, lui, appelle à la conversion - soit à transfigurer le narcissisme par l’amour. Le rapport à soi-même et aux autres devient de la sorte une relation vivifiante, dans le respect de soi-même, des autres et du Tout-Autre. Facile à écrire, mais ardu à réaliser. Il s’agit, ni plus ni moins, que de se renaître sous la conduite de l’Esprit Saint.

Face à pareil défi, la présence de Marie est un atout considérable. Celle dont la vie ne fut que "oui" dans la confiance, nous est donnée comme mère de cette naissance d’En-Haut. Quand les sirènes du narcissisme enflent ou déprécient notre petit "moi", Marie nous sourit et désigne son Fils. "Par Lui, avec Lui et en Lui", Notre-Dame du Narcissisme accompagne notre entrée en relation Trinitaire, afin que toute vie devienne Eucharistie. "Si l’orgueil, l’ambition, la jalousie te roulent dans leurs vagues, regarde l’étoile, crie vers Marie ! Si la colère ou l’avarice, si les sortilèges de la chair secouent la barque de ton âme, regarde vers Marie. Quand, tourmenté par l’énormité de tes fautes, honteux des souillures de ta conscience, terrorisé par la menace du jugement, tu te laisses happer par le gouffre de la tristesse, par l’abîme du désespoir, pense à Marie. Dans les périls, les angoisses, les situations critiques, invoque Marie, crie vers Marie !" (Saint Bernard de Clairvaux).