Opinions

Au cours de la récente émission de la RTBF sur les divers "scénarios de l’après-Belgique" diffusée mercredi 13 octobre 2010, on voit M. De Borsu parcourir la Flandre avec au bras des affiches célébrant Elio di Rupo comme futur Premier ministre. A Termonde, un jeune homme lui réplique qu’en pays flamand, "on parle le belge, euh, le néerlandais". Cela m’a remémoré cette émission présentée il y a déjà longtemps par ce professeur de morale sur les problèmes linguistiques belges via des interviews dans diverses écoles primaires des deux parties du pays. Un petit Dilbeekois flamand lui avait naïvement répondu qu’il était absurde de dire - comme le prétendaient certains petits Wallons - que les Flamands n’étaient pas vraiment belges - mais qu’au contraire, ces derniers le sont plus que les Wallons car ils parlent le néerlandais, une langue "d’ici" et pas une langue "étrangère" (le français)

Ces exemples nous montrent que la vision de ce qu’est la Belgique n’est pas la même dans les deux parties du pays. A nouveau, dans l’émission de mercredi, on a donné la parole à Koenraad Elst (1), qui soulignait qu’en cas de sécession, la Flandre était plus à même de garder le nom "Belgique". D’ailleurs souligne-t-il, dans les temps anciens, le nom "lingua belgica" désignait la langue néerlandaise Les francophones n’auraient-ils donc rien compris, eux qui voient la Belgique comme ce pays francophone créé en 1830 en réaction à la domination hollandaise, et fondé sur la fidélité dynastique (comme le sous-entendent ces émissions genre "C’est du belge" qui tournent autour des thèmes de la monarchie et de l’aristocratie) ? En clair, pour un francophone "belgicain" d’aujourd’hui, un belge ne pourrait être qu’un aficionado d’un pays apparu en 1830, d’un Etat qui se vanterait de son absence d’identité autre que strictement étatique ou monarchique (même si cette absence se revendique en français ), d’une artificialité consubstantielle car pure création institutionnelle aux marches de la latinité et de la germanité.

Belge serait synonyme d’une identité vague et postnationale. Etre belge, ce serait comme être "européen" (au sens que voudrait lui donner le traité de Lisbonne, et pas celui plus fort d’une identité culturelle), le porteur d’une nationalité "froide" fondée sur une pure notion juridique, d’où toute pesanteur culturelle (locale) serait (devrait être) évacuée. Ce serait un Etat sans histoire longue, sans identité précise.

Le Belge serait ainsi (ou disons : devrait être) par essence internationaliste, sorte de ressortissant d’un Piémont d’une unité mondiale - comme le soulignait déjà l’ouvrage de Dumont-Wilden édité par Larousse au début du XXe siècle (ou comme le rappellent d’autres vélléités comme la "compétence universelle"). Il aurait échappé aux brumes du nationalisme qui ont enflammé l’Europe - et en particulier, selon lui, les pays germaniques (l’Allemagne en premier lieu).

Le flamingant serait par essence l’anti-Belge, celui qui affirme une identité ancrée dans l’histoire, une langue, un sol - et aurait importé dans le paradis postnational belge les miasmes d’un nationalisme romantique arriéré. Mais ce serait aussi le cas, à ses yeux, du régionaliste wallon : revendiquer une identité wallonne serait également en porte-à-faux avec ce modèle postnational de l’identité belge. Revendiquer la défense d’une identité, rappeler son ancrage historique local serait une hérésie dans cette tentative de négation de toute identité - la belgitude étant (dans cette vision) l’apologie du non-être national. Cette Belgique officielle, honnie des nationalistes flamands comme des régionalistes wallons, serait fondée sur une rupture radicale entre présent et passé.

Mais c’est oublier que la Belgique a une épaisseur, une histoire bien plus ancienne que celle qui a commencé en 1830. Bien sûr, elle est aussi une création institutionnelle (donc partiellement artificielle). Mais elle n’est pas qu’une création du Congrès de Vienne pour affaiblir la France à la suite de la défaite de Napoléon (1815) puis de la révolution de 1830. Si on considère que c’est aux Temps modernes que se constituent les grands Etats d’Europe(2) comme l’Angleterre, la France, l’Espagne par les politiques centralisatrices de grands souverains aux dépens des princes féodaux et autres contre-pouvoirs, c’est bien dès les ducs de Bourgogne que commence à se constituer dans nos régions un embryon d’unité étatique. Elle sera confirmée par Charles Quint (un Habsbourg né à Gand) qui unira dans la première moitié du XVIe siècle le sort des dix-sept provinces des Pays-Bas - en gros, le Benelux actuel avec le Nord-Pas-de-Calais (mais sans Liège et quelques autres principautés ecclésiastiques). Hainaut, Namur et Luxembourg, comme le Brabant wallon (partie d’un duché de Brabant s’étendant jusqu’à Breda), faisaient corps avec cet ensemble - et n’ont fait partie de la France que 20 ans, grosso modo entre 1795 et 1815. Cet Etat qui aurait pu être - les Pays-Bas - a vu son unité brisée par les guerres de religion - mais longtemps la nostalgie de l’unité perdue perdurera (comme la carte de nos régions, le "Leo Belgicus", en témoigne encore au XVIIe siècle).

Cette histoire - largement occultée - rend la Belgique (et les Pays-Bas, auxquels elle est sans doute plus historiquement liée qu’à la France) pas si dissemblable d’autres pays européens. Elle a une profondeur historique, une identité. Pour quelqu’un qui prend la peine de voyager, il pourra reconnaître de Dunkerque, Arras et Lille à Maastricht, Anvers et Nimègue (c’est-à-dire la partie restée catholique dans les anciens Pays-Bas), voire l’Amsterdam chantée par Brel, une communauté de civilisation (3) (une société longtemps partagée en piliers ou "zuylen", la peinture, la bière, une certaine atmosphère et architecture).

Ce n’est pas ici le lieu de souhaiter le retour nocif des nationalismes virulents, mais de rappeler simplement que la Belgique possède une épaisseur, a une réelle identité - dont la culture néerlandaise est une part essentielle (mais pas unique) et une histoire à laquelle les Wallons, les Luxembourgeois (et, pour une grande partie de leur histoire, les habitants du Nord-Pas-de-Calais) ont participé. La principauté de Liège a vécu de façon indépendante pendant près de mille ans, mais en symbiose néanmoins proche avec ces Etats (et dans un cadre bilingue, car l’actuel Limbourg belge en faisait partie).

Bref, la Belgique (qui n’est que le nom latin des Pays-Bas) n’est pas plus artificielle que d’autres Etats. Mais, bien sûr, les nations sont des plébiscites quotidiens (Renan) - et peut-être que l’époque n’est plus aux Etats plurinationaux héritiers d’une longue histoire (non démocratique, où seules les élites comptaient). La démocratie exige peut-être plus d’homogénéité (notamment linguistique), mais c’est un autre débat. Reconnaissons simplement que notre pays n’est pas une aberration historique.

(1) Un coauteur d’un ouvrage de réflexion sur une potentielle Flandre indépendante : "De Vlaamse Republiek : van Utopie tot Project. Denksporen naar vlaamse onafhankelijkheid." Editions Van Halewyck, Louvain (Leuven), 2009.

(2) A une époque où on ne peut encore réellement parler de nationalisme comme on le fera au XIXe siècle, car ce dernier présuppose un degré d’inclusion de tout le peuple, de démocratie et d’éducation générale qui n’est pas encore là, mais où se créent néanmoins les cadres étatiques qui en seront le support futur.

(3) Ou mode de vie, pour employer un terme moins fort.